"Ce qui m’intéresse, autant que les bêtes sinon plus, c’est la biodiversité, la sauvegarde du patrimoine naturel de chez nous, celui de ma région à laquelle je suis attaché. L’élevage était pour moi un moyen de faire de la biodiversité, en produisant de la bonne nourriture derrière. J’estime que mes vaches sont une espèce parapluie (une espèce dont l’étendue du territoire fait qu’elle engendre la protection d’un grand nombre d’espèces différentes, NdlR) qui permet de faire cohabiter des tas d’autres espèces.”

Stéphane Delogne, éleveur de bovins bio en extensif (une bête/un hectare) à Bertrix depuis 6 ans, est un amoureux fou de la nature. Il a fait de la trentaine de parcelles qu’il possède, des lieux grouillant de vie, végétale, animale et indigène. Dans ses prairies où il fait paître, en rotation et toute l’année, sa quarantaine de vaches et taureaux Highland écossais, aux longs poils et cornes impressionnantes, on trouve de tout, sauf de l’herbe classique.

Nourries aux fleurs et jamais malades

“Mes vaches sont nourries aux fleurs, c’est quand même incroyable ! [grand sourire]. Cette nourriture est beaucoup plus riche en oligoéléments que l’herbe standard. Les vaches ont la capacité de manger ce qui leur fait du bien et ce qui leur manque. Comme j’ai des ‘prairies pharmacie’, mes animaux ne sont jamais malades”, souligne Stéphane Delogne. “Voici du plantain lancéolé”, dit-il. “C’est une herbe riche en tanins, qui sont bons pour l’équilibre de la flore intestinale des vaches. Et en plus, elles adorent ça.”

Dès ses débuts dans la profession d’éleveur, il a pris le parti de tout mettre en œuvre pour que son activité soit synonyme de vie et non de destruction du milieu naturel. Il a lancé un cercle vertueux en ensemençant sa première parcelle de 70 ares avec un mélange de graines bio acheté dans le commerce. Le foin fauché a ensuite été déposé sur d’autres parcelles pour nourrir son cheptel (l’exploitation est en complète autonomie fourragère). “Les graines de plantes rares étant dans le fourrage, elles se réensemencent sur mes autres terrains, grâce aux petits trous formés dans la terre par les sabots des vaches”, explique-t-il.

Un refuge pour les oiseaux

Stéphane Delogne ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Sur l’une de ses parcelles, il a planté des variétés anciennes d’arbres fruitiers. “Des pommiers, poiriers, pruniers et cerisiers, distants les uns des autres de 15 mètres. L’idée, c’était de faire un pré-verger qui permet la fauche en dessous des arbres. Quand les arbres porteront des fruits, j’en ferai du jus mais ce qui m’intéressait avant tout, c’était d’offrir des refuges aux oiseaux cavernicoles (mésanges, rougequeues, rougequeues à front blanc, chouettes chevêches). Le but est de leur assurer un futur : un arbre fruitier vit de 80 à 100 ans. La plupart des arbres de la région sont en bout de course donc il faut planter aujourd’hui les arbres de demain”, signale l’éleveur.

“J’ai également semé une bande fleurie qui servira de fourrage. J’ai choisi expressément des fleurs de Wallonie. Le but était paysager avant toute chose. Il faut que ce soit rentable mais aussi joli; c’est ma conception. J’ai planté des groseilliers, des cassissiers comme haies autour du verger. Elles sont utiles aux oiseaux pour trouver de la nourriture et un abri.”

Il possède aussi des parcelles à haute valeur biologique pour lesquelles il perçoit une prime de 450 euros par hectare. “C’est parce qu’il y a un calendrier d’entretien très précis à respecter : on ne peut pas faucher avant une telle date pour permettre aux oiseaux de nicher au sol, aux graines d’arriver à maturité pour la reproduction future, etc. Il y a donc parfois une perte sur le fourrage. La prime est intéressante pour moi car j’ai démarré de rien (il n’est pas fils d’agriculteur et n’a donc pas eu droit à une aide à l’installation, NdlR). Je m’installe progressivement et les aides me permettent d’acheter du petit matériel. Mais ce n’est pas l’argent qui me motive”, souligne Stéphane Delogne.

Tableau de Matisse

“Regardez ce Matisse !”, lance-t-il à l’approche d’un de ses terrains à haute valeur biologique. Du bleu, du blanc, du vert, du mauve, du rose, du jaune : les couleurs de ce tableau fleuri sont du plus bel effet. “Il y a une cinquantaine d’espèces végétales différentes : reine-des-prés, millepertuis, gaillet jaune, alchémille, mauves musquées, molènes noires, angélique, marguerites et même des orchidées sauvages.”

Une nuée d’oiseaux s’envole. Des abeilles et des papillons petite tortue butinent. “Si quelqu’un reprenait cette parcelle et décidait de mettre de l’herbe classique fertilisée, parce que les fleurs, ce n’est pas assez rentable, ce serait un écocide. Il y a deux façons de faire disparaître un paquet d’animaux : intensifier l’élevage et supprimer l’élevage”, affirme l’agriculteur.

La faune y est en effet très riche : sauterelles, grillons champêtres, hirondelles, milan royal, buses, chardonnerets, linottes, pies-grièches écorcheurs… “J’ai vu un chevreuil. Et des lièvres alors qu’il n’y en avait presque plus. Aujourd’hui, on fait des choses délirantes, comme pucer des animaux sauvages afin de mieux connaître la manière de les conserver, alors qu’il suffit de faire le maximum pour leur donner l’habitat qui leur est le plus favorable.”

Direction la réserve naturelle

Après un trajet de quelques kilomètres en voiture, nous arrivons sur les deux parcelles les plus étonnantes dont dispose Stéphane Delogne : des bouts de réserves naturelles en zone humide et bordure de bois, que les pouvoirs publics lui ont laissés en location. “La Région wallonne cherche toujours des éleveurs prêts à mettre leurs vaches à pâturer sur des zones protégées, dans un but environnemental. Il y a beaucoup de fougères. Je vais les faucher pour revenir à une couverture plus herbacée”, indique-t-il. Il y a des papillons partout, des bourdons; les oiseaux chantent. Deux libellules d’un vert on ne peut plus intense paressent non loin du ruisseau qui traverse le terrain.

Des veaux qui naissent dans les bois

Certaines de ses vaches et quelques taureaux y vivent et des veaux ont vu le jour ici. “Trois l’année dernière et une autre naissance est prévue dans un mois. Quand un veau naît en pleine nature, à quel moment sait-il qu’il est un animal d’élevage ? Il ne le sait pas. La seule chose, c’est qu’il y a une clôture, que je dois lui faire un prélèvement de poils et lui boucler l’oreille. Hormis les contacts que mes vaches ont avec moi, elles sont comme des sauvages.”

Stéphane Delogne a encore des projets sous le coude : creuser une mare sur une parcelle et monter un poulailler avec des variétés anciennes. Sa belle région de Bertrix commence à être envahie par les cultures très intensives de sapins. Tout ce qu’il déteste, lui qui a renoué avec les techniques pastorales d’antan. “Mes voisins agriculteurs ne sont pas dans la même philosophie que moi. Je pense être le seul dans le coin à faire ce que je fais. Je suis un peu un zozo, un timbré [sourire]. Avoir des haies sur sa parcelle peut être gênant pour les agriculteurs : elles vont racler un peu la cabine, le gyrophare du tracteur. Comme les journées d’un fermier, c’est souvent la course, il va éviter par facilité de mettre du sable dans les rouages. Et une partie de la biodiversité apparaît aujourd’hui comme du sable dans les rouages. L’agriculture moderne n’est pas celle qui me fait rêver. Les plaines agricoles industrialisées, je trouve ça triste et déprimant à mourir”, conclut Stéphane Delogne.