Qui sont ces climatosceptiques dont on parle tant mais que l’on peine à voir ? Aux Etats-Unis, une étude publiée fin décembre par le sociologue Robert Brulle (Drexel University à Philadelphie) dans la revue "Climatic Change" a permis de recenser pour la première fois une centaine d’organisations actives dans ce que le chercheur appelle "le contre-mouvement sur le changement climatique". Des instituts, syndicats et autres think tanks inconnus en Belgique qui parviennent à récolter chaque année plus de 900 millions de dollars de dons pour diffuser des idées climatosceptiques dans l’opinion publique américaine, et court-circuiter la moindre politique de lutte contre le réchauffement climatique. La source ? "Un ensemble opaque et très bien organisé d’organisations ultraconservatrices qui ne luttent pas spécifiquement contre les politiques climatiques mais contre toute intervention de l’Etat sur le marché , nous explique Robert Brulle. Des industriels comme les frères Koch et Exxon Mobile, mais aussi et surtout un grand nombre de fondations proches de la droite conservatrice et libertarienne qui luttent plus par intérêt idéologique que contre la thèse du réchauffement climatique."

Une partie des organisations qui bénéficient de cette manne financière ont leurs propres moyens de communication et abreuvent les médias, librairies et réseaux sociaux de théories climatosceptiques. D’autres, comme l’American Petroleum Institue s’offrent les services de boîtes de publicité, et la plupart d’entre elles possèdent leurs propres "experts". "On ne parle pas d’un ou deux chercheurs isolés , insiste Robert Brulle, mais d’un mouvement politique extrêmement sophistiqué qui est parvenu à bloquer la moindre initiative américaine sur le climat depuis vingt-cinq ans."

Comment ? "En semant le doute. Ces organisations n’ont pas besoin de convaincre tout le pays que le changement climatique est un mensonge. Il leur suffit d’inonder leur cible de fausses informations et de convaincre un tiers de la population pour que le parti républicain prenne officiellement position contre le vote de mesures climatiques. Ce qui empêche de facto, le vote de toute législation sur le sujet au niveau fédéral. Avec l’aide de médias sympathisants comme Fox News qui ne cessent d’alimenter les doutes sur la question, il est assez facile de convaincre l’électorat républicain." Pas besoin non plus de s’attaquer au monde entier, si les Etats-Unis restent sur leurs positions, "la Chine suivra" et un accord mondial significatif restera illusoire.

Le climatosceptique européen isolé

Rien de tout cela en Europe. La lutte anticlimatique politisée et méticuleusement organisée reste pour l’heure une spécialité anglo-saxonne qui inclut donc le Royaume-Uni et l’Australie. "Ailleurs, on retrouve davantage de scientifiques isolés ou des idéologues proches de la pensée des think tanks américains qu’ils tentent d’imiter , souligne François Gemenne, chercheur en Science politique à l’ULG et Science Po Paris. Ce qui ne les empêche pas d’être connus du grand public et très visibles dans l’espace médiatique comme Claude Allègre en France ou Drieu Godefridi en Belgique." Avec un certain succès : les sondages réalisés depuis 2009 indiquent qu’un tiers de la population se dit "climatosceptique" en France et au Royaume-Uni, et qu’ils sont même majoritaires dans les 60 ans et plus, à gauche comme à droite. "Probablement parce que la lutte contre le changement climatique est considérée depuis longtemps comme un frein au développement et à l’industrie , ajoute François Gemenne. On est dans un climatoscepticisme beaucoup moins partisan et assez large : certains contestent la réalité même du changement climatique, d’autres son origine anthropique, et d’autres encore les résultats du GIEC."

De quoi systématiquement accuser les climatosceptiques de manipuler les données et désinformer la population ? Non, le lien entre climatosceptiques et lobbies industriels est plus faible qu’aux Etats-Unis et le risque qu’ils soient payés plus limité. Il est par ailleurs possible que le rapport du GIEC contienne de petites erreurs ou des imprécisions scientifiques qui sont immédiatement exploitées par ses détracteurs. "D’autres chercheurs veulent également attirer l’attention sur leur travail , ajoute François Gemenne. Mais cela peut poser problème quand un chercheur joue sur sa réputation pour faire valoir des thèses dans des matières dont il n’est absolument pas un spécialiste. Claude Allègre est un scientifique de haut vol, mais il est géologue, pas climatologue, et Drieu Godefridi, un idéologue ultralibéral." Même problème avec les ONG dont le rôle doit être distingué de celui des chercheurs, parce qu’elles défendent une cause précise et non un rapport scientifique. "Même si dans leur cas, les sources de financement sont connues et les objectifs clairs. Les climatosceptiques, eux, ne se revendiquent pas comme tel, ne dévoilent pas leurs motivations et se présentent parfois comme des scientifiques, ce qui contribue à désinformer la population."


3 questions à Wendell Trio, directeur de la plateforme d’ONG "Climate Action Network (CAN) Europe".

Qui sont les lobbyistes qui défendent les thèses climatosceptiques au niveau européen ?

Il n’existe pas à Bruxelles de groupement climatosceptique organisé. Nos adversaires politiques, ce sont les confédérations d’entreprises et "Business Europe" qui défendent les intérêts de l’industrie. C’est une stratégie plus directe que dans les pays anglo-saxons.

Est-ce un avantage d’affronter directement l’industrie et non une "association" ?

Oui, parce qu’au moins, les enjeux et les objectifs sont clairs. Au niveau européen, très peu de représentants de ces lobbies remettent d’ailleurs directement en question le réchauffement climatique, mais bien les solutions proposées par les autorités. Ils veulent surtout éviter que l’on prenne des réglementations au niveau de l’UE et laisser à l’industrie le soin de se réglementer elle-même.

Les ONG ne dépendent-elles pas aussi de financements qui influencent leurs prises de position ?

Les ONG ont trois sources de financement : les dons, les subsides de gouvernements ou de la Commission européenne, et dans certains cas, des subventions directes de l’industrie comme la "European Climate Foundation". Elles font du lobbying, et ces fondations peuvent avoir une influence sur les thématiques développées, mais je doute qu’elles aient un réel impact sur les prises de position. Scientifiquement, nous sommes beaucoup plus fiables.


3 questions à Istvan Marko, climatosceptique et professeur de chimie à l’UCL. A dirigé l’ouvrage : "Climat : 15 vérités qui dérangent".

Le modèle américain du financement climatosceptique vous paraît-il acceptable ?

Les recherches sont financées soit par les fonds des Etats, soit des fondations privées liées à l’industrie. C’est logique que les entreprises payent les chercheurs pour résoudre des problèmes particuliers. Il arrive que des "climato-réchauffistes" soient financés par l’industrie pétrolière ! En outre, c’est un raccourci très facile de penser que le chercheur prend la "coloration" de l’industriel pour qui il travaille ! Et en Europe, la majorité des fonds publics, pour la recherche sur le climat, va aux "climato-réchauffistes". De 2003 à 2010, aux USA, 80 milliards de dollars ont été consacrés à cette recherche. C’est gigantesque. Donc les climatosceptiques se tournent vers d’autres financements, comme l’industrie.

Etes-vous vous-même financé par l’industrie ?

Non. A l’heure actuelle, personne ne finance mes recherches, sur le CO2. J’ai mené des collaborations avec l’industrie pharma pour des recherches contre le cancer et pour l’industrie chimique (Rhodia, Umicore…) pour des problèmes précis de production. Jamais pour les pétroliers. Mais les géologues ou les énergéticiens vont travailler pour des industriels qui ont besoin de leur expertise ! Ce n’est pas pour cela qu’ils endossent leur opinion !

Qu’est-ce qui vous motive à adopter cette position ?

C’est avant tout scientifique ! Je veux pouvoir me poser des questions. Pour moi, il y a des dogmes pas démontrés, la modélisation approximative… Derrière cela, il y des enjeux financiers colossaux. Voyez le nombre d’organisations qui vivent de cette histoire de réchauffement climatique. Des milliards sont brassés! Ce n’est pas honnête.