La crise économique à rallonge que connaît l’Europe ne favorise pas vraiment la mise en œuvre de ses ambitions en matière d’énergies renouvelables et de lutte contre le réchauffement climatique. Qu’à cela ne tienne, l’Union garde le cap, affirme la commissaire au climat Connie Hedegaard.

On sent un mouvement de rejet vis-à-vis de la politique climatique - et parfois même de la science climatique - dans l’opinion publique européenne. Et la communication politique dans ce domaine est plus confuse que jamais. Que comptez-vous faire pour inverser cette tendance ?

A la Commission, nous essayons de continuer à aller de l’avant. D’informer sur les problèmes, mais aussi de communiquer sur les solutions. Nous nous rendons compte que nous avons aussi besoin de continuer à combattre le réchauffement climatique et de continuer à avancer vers une société bas carbone.

Mais certains ont des doutes…

Certains ont des doutes, mais la moyenne des citoyens européens ordinaires sait très bien que le changement climatique est en train de se produire. Ils voient bien les inondations provoquées par des chutes de pluies plus importantes, que ce soit récemment au Danemark ; il y a quelques mois dans certains Länder allemands ou en République tchèque. Et au sud de l’Europe, ils voient bien que la sécheresse et la raréfaction de l’eau constituent un réel risque pour eux. Mais quand on se demande quel sera son travail ou celui de ses enfants demain, on a d’autres choses à l’esprit en priorité. C’est pour cela qu’il y a besoin de responsables politiques qui soient là aussi pour penser sur le long terme. C’est ce que nous sommes en train de faire avec le cadre pour les politiques Energie et Climat de l’UE à l’horizon 2030 que nous présenterons le 22 janvier.

On peut néanmoins ressentir une perte d’ambitions au niveau européen, comme on l’a vu avec les débats pour relancer le marché carbone ou sur les émissions de CO2 des voitures. Comment reconstruire une cohésion ?

C’est vrai que cela demande plus d’efforts et plus de temps. Mais si vous prenez le cas des émissions de CO2 des voitures, la réglementation ne sera postposée que d’un an et nous avons conservé l’intégrité environnementale des mesures prévues. Idem pour le marché carbone. In fine, la mesure de gel provisoire des quotas excédentaires est exactement ce que nous disions il y a un an.

J’espère que le cadre 2030 rendra les choses plus claires pour les décideurs européens. En le faisant intelligemment, et c’est ce que nous essayons de faire, s’occuper du changement climatique va main dans la main avec la relance économique et la création d’emplois. Au cours de cette année, le directeur de la Banque mondiale Jim Yong Kim a dit que l’on ne pourrait pas sauver la croissance économique si on ne s’occupe pas du climat. Au Fonds monétaire international, Christine Lagarde tient des propos similaires, tout comme le secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurría. Il y a cinq ans, on ne voyait pas venir ce coming out du leadership de ces institutions économiques considérées comme libérales.

J’ai le sentiment que la question du changement climatique est en train de sortir du coin des ministres de l’Environnement et du Climat pour entrer dans le cœur des discussions économiques. Donc cela rend les choses plus difficiles dans un sens, mais c’est indispensable pour faire les pas les plus fructueux.

Vous pensez que le changement viendra du monde financier avant de celui de l’industrie ?

Du côté des industriels, beaucoup de progrès sont à faire pour comprendre qu’améliorer l’efficacité énergétique et l’utilisation des ressources n’est pas mauvais pour notre économie, au contraire. Le Danemark, d’où je suis originaire, figure dans le top de la liste du "World Economic Forum" qui montre que les pays qui ont investi dans l’énergie renouvelable et l’efficacité énergétique ont aussi gagné des jobs et des exportations. L’énergie y est pourtant relativement chère, mais cela montre qu’il est possible de lier la croissance, la compétitivité et une politique en faveur des énergies renouvelables.

Le problème, c’est que l’on trouve dans certaines organisations du monde de l’entreprise des groupes d’intérêts qui sont de puissants défenseurs du "business as usual". Mais je pense que beaucoup de sociétés en Europe, et pas seulement celles qui font des produits verts, commencent à comprendre le message. Beaucoup mieux qu’il y a dix ans.

Beaucoup d’observateurs estiment que les résultats du sommet climat de Varsovie sont trop faibles et n’augurent pas d’un traité ambitieux à Paris en 2015. Quelle est votre analyse ?

Cela ne devrait être une surprise pour personne que Varsovie ne soit qu’une étape. Dans ce sens, je pense que cette réunion a donné des résultats. Tous les pays ont accepté de présenter, bien avant le sommet de Paris, les mesures qu’ils planifient. Cela nous donnera le temps d’évaluer et de comparer les efforts des uns et des autres et de voir s’ils sont suffisants pour respecter l’objectif de limiter la hausse de la température à deux degrés. C’était une des demandes clefs de l’UE et nous l’avons obtenue. Pour la première fois depuis longtemps, des progrès substantiels ont également été engrangés sur le thème des pertes et préjudices.

En coulisses, les discussions qui ont le plus progressé depuis un an portent sur ces questions de financement. Les pays donateurs se sont rencontrés à plusieurs reprises au cours de l’année. Ils ont discuté avec les grandes organisations financières multilatérales comme la Banque mondiale et les Banques de développement régionales, les fonds de pension, etc. sur les barrières qui devaient être levées afin d’attirer plus d’investissements privés dans ce domaine. Et voir comment nous pouvons utiliser le financement public pour le climat pour attirer plus d’investissements privés en Afrique et dans les pays les moins développés.

Observez-vous certaines évolutions positives du côté des Etats-Unis et de la Chine ?

Oui, je pense percevoir l’engagement le plus fort de la part des Etats-Unis que j’aie vu depuis de nombreuses années. Ce qui m’a un peu inquiétée en Pologne, c’est de voir la Chine, le Brésil, l’Inde et certains autres pays tenter de réinstaurer le vieux "pare-feu" entre pays développés et pays en voie de développement. Bien sûr que le futur système devrait conserver une différenciation. Bien sûr que les pays plus riches devront faire plus que les pays pauvres, mais nous ne pouvons pas avoir un système pour la période post-2020 où seuls les pays qui étaient développés en 1992 sont engagés à faire quelque chose pendant que les autres n’agissent que sur une base volontaire. Et ça, c’est le grand combat. Et cela continuera à être la grosse discussion jusqu’à Paris.