Reportage Correspondant à New Delhi

Il démarre comme n’importe quel tuk-tuk. A première vue, ce tricycle à moteur bleu n’a l’air de rien. Son moteur ronronne comme son cousin à essence. Il peut embarquer trois passagers à l’instar des motos-taxis qui pullulent à New Delhi. Mais quand on l’observe de près, on s’aperçoit que le pot d’échappement ne crapote aucune fumée, juste de l’air chaud et un peu d’oxyde d’azote. Contrairement à ses congénères, il ne pollue (presque) pas. Lui, il roule à l’hydrogène.

Des tuks-tuks comme celui-là, il n’y en a que 15 à New Delhi. Ils sont garés sur un parking du parc des expositions de Pragati Maidan, à deux pas du Parlement indien. C’est l’agence des Nations unies pour le développement industriel qui a lancé le projet en 2009. L’Unido a financé la moitié du million de dollars nécessaire.

Velu Gandhi est l’un des rares chauffeurs à conduire ce tuk-tuk pas comme les autres. Pendant les salons, il transporte les visiteurs d’un bout à l’autre du parc. "Le véhicule a une autonomie de 80 kilomètres. Il se conduit comme un modèle essence. Le moteur est très doux et il n’y a pas d’à-coups", détaille ce grand chauve un peu rondouillard. Il est visiblement séduit par son nouveau jouet : "Tôt ou tard, ce genre de moteur enverra les modèles essence au placard", assure-t-il. Seul bémol : impossible de s’aventurer en dehors du parc. Car c’est là que se trouve la seule station-service qui sert de l’hydrogène dans toute l’agglomération.

Pour le professeur Das, de l’Indian Institute of Technology (IIT), la plus prestigieuse école d’ingénieurs indienne, peu importe. Il se félicite de constater que son moteur est au point. C’est lui qui a supervisé les recherches financées par l’Unido. Assis derrière un amas de dossiers et de livres qui s’empilent sur son bureau, ce petit homme a des allures de professeur Tournesol. Moustache et cheveux gris en bataille, une soixantaine d’années, il travaille sur la technologie du moteur à hydrogène depuis des décennies.

Le constructeur automobile indien Mahindra lui a fourni 15 tuks-tuks dotés d’une motorisation au GPL. Avec ses étudiants, le professeur Das a mis au point un système d’injection et développé un système de contrôle électronique pour adapter le moteur initial aux particularités de l’hydrogène. Très léger et très volatil, ce gaz peut exploser s’il est mal utilisé. Après trois années de travaux, les équipes du professeur Das ont conçu un moteur à hydrogène fiable et pas cher. "Mahindra a calculé que notre procédé de conversion du moteur GPL vers un moteur à hydrogène ne coûtait que 20 000 roupies (moins de 300 euros)", se félicite-t-il. Et de poursuivre, enthousiaste : "Le ministère indien des énergies renouvelables nous a demandé de mettre au point des moteurs à hydrogène pour les bus des transports publics de Delhi. Nous terminerons la mise au point dans trois ans".

Malgré tout, Mahindra n’envisage pas de commercialiser le moteur du professeur Das. "Certes, il fonctionne très bien. Les tuks-tuks circulent depuis le mois de janvier et nous n’avons relevé aucune défaillance. Le problème, c’est qu’il n’y a aucune station-service qui vend de l’hydrogène en Inde", indique Abraham Mathew, l’ingénieur de Mahindra qui a collaboré avec l’IIT. Et pour cause : l’hydrogène n’existe pas à l’état naturel, contrairement au pétrole ou au gaz. Il faut le fabriquer en l’extrayant des molécules auxquelles il est associé. On trouve de l’hydrogène dans l’eau, dans le méthane, etc. Un processus très coûteux. A l’heure actuelle, personne n’a inventé la formule miracle pour fabriquer de l’hydrogène à bas prix.

Autre obstacle : "L’hydrogène est un gaz très léger qui prend de la place. Si vous voulez rouler sur plusieurs centaines de kilomètres avec ce carburant, vous devez embarquer un très gros réservoir dans votre voiture", résume le professeur Das. Malgré tout, le chercheur croit en l’avenir du moteur à hydrogène. "Plusieurs équipes de chercheurs à travers le monde travaillent pour inventer de nouvelles méthodes de production d’hydrogène. Parmi les voies possibles, il y a la production d’hydrogène par biomasse. On trouvera une solution un jour. Il faut juste un peu de patience."

Pour l’Inde, l’enjeu est de taille. Ce pays est le troisième plus gros émetteur de gaz à effet de serre au monde, derrière la Chine et les Etats-Unis. Et selon les experts, dans huit ans, elle deviendra le troisième importateur mondial de gaz et de pétrole. La généralisation du moteur à hydrogène réduirait sa dépendance vis-à-vis des énergies fossiles.