A gauche, les cuves blanches géantes des réservoirs pétroliers de chez Lukoil. A droite, la noria des bennes à ordures de Bruxelles-Propreté. En face, la cheminée de l’incinérateur crache sa fumée dans le ciel gris de la capitale. Et au-dessus des quais bétonnés et des conteneurs empilés près du terminal de déchargement, la silhouette d’un héron, qui tournoie inlassablement. Ce qui l’attire dans ce paysage industriel a priori hostile ? Le canal, raison de l’implantation des entreprises à activité "pondéreuse" dans cette zone, mais qui fournit aussi la nourriture aux mouettes, cormorans et autres goélands.

"C’est un héron cendré qui vient du Palais royal, où il y a une colonie de hérons. Il vient faire son petit shopping. Oui, les poissons (NdlR : anguilles, carpes ) survivent ici , observe Kathelyne Techy, les jumelles en bandoulière. Cette naturaliste, de l’ASBL de protection de la nature Natagora mène, avec d’autres volontaires des comptages notamment ornithologiques dans la zone du Port de Bruxelles. Un lieu habituel de ces recensements : les bâtiments de briques de la Meunerie bruxelloise (Ceres), installée elle aussi le long du canal. Sous l’avancée du toit plat, les hirondelles ont installé leur nid, ainsi protégé des intempéries : "C’est la plus grande colonie d’hirondelles de Bruxelles. L’année dernière, on a compté 168 nids" , poursuit Alain Boeckx, lui aussi naturaliste de Natagora, membre du groupe de travail "Canal". L’explication de la présence des hirondelles ici, juste à côté d’une enfilade de wagons rouillés et à proximité de péniches semblant à l’abandon : l’entreprise voisine, fournisseuse de sable qui a installé ses stocks juste à côté. "Elles utilisent ce sable pour construire leur nid, et pour l’eau, il y en a toujours bien un peu qui traîne, ici " , sourit Kathelyne Techy.

Le canal, lieu stratégique

Pour Natagora, c’est certain, la biodiversité est présente dans cette zone industrielle du Port de Bruxelles. Et peut même être développée. Le lieu est stratégique : "Le canal, c’est un corridor écologique, un grand couloir à travers tout Bruxelles , enchaîne Mari Luz Sanchez , coordinatrice à Natagora-Bruxelles. C’est le moyen de transport des espèces végétales et animales, qui fait le lien entre les différents espaces verts de la capitale. Si vous avez uniquement des réserves naturelles sous cloche, sans corridor, les espèces ne peuvent pas se déplacer " Pour éviter l’extinction, "les autres pièces du puzzle" sont aussi nécessaires, comme les haies le long de la route, les berges herbeuses du canal, les zones de fauche tardive devant les entreprises "Ça, c’est parfait" , se réjouissent les deux naturalistes, désignant la longue bande "sauvage" le long du canal, après l’arche métallique du pont de Buda. Juste en face se trouve aussi le site "Marly", un des "spots" privilégiés du duo de naturalistes. Pas vraiment le jardin d’Eden : c’est une friche industrielle polluée, qui accueillit autrefois l’entreprise Carcoke.

" Il y a là une tranquillité. Et en plus, avec ces tas de pierrailles, de terre, de sable, et ces flaques, c’est idéal, ce sont des habitats privilégiés de certaines espèces. Par exemple, le vanneau huppé, une espèce en voie d’extinction à Bruxelles, y niche. On y trouve aussi le gravelât ou le chardonneret , remarque Alain Boeckx. Et là, cet ancien fossé est retourné à la nature. Le sous-sol a peut-être été manipulé par l’homme et doit être dépollué à terme, mais en surface, la nature a repris ses droits, l’eau des flaques est limpide !" Bémol : les grues travaillant à la dépollution sur une partie du site risquent de détruire les nids. Et puis, dans les deux ans, le lieu devrait être rendu à l’activité économique. "Il faudra expliquer et sensibiliser le nouveau propriétaire, si on veut garder une partie de cette biodiversité , continue le duo. De manière générale, si l’espace disparaît, l’espèce disparaît. A Bruxelles, beaucoup d’espèces, souvent les plus fragiles, ont déjà vu leur population réduite. Mais d’autres sont opportunistes et tirent profit d’un habitat comme celui du port." Le but de Natagora : sensibiliser les entreprises existantes ou qui vont s’installer à l’existence d’une biodiversité sur le site. La campagne vient de débuter, sous forme de réunion, de folders et d’un concours photo. "C’est le bon moment pour cette sensibilisation, car la situation devient critique. Dans la zone portuaire vont se développer de nouvelles infrastructures. Toute la zone du canal fait l’objet de convoitise au niveau industriel. Notre but, c’est d’essayer de conserver suffisamment d’espace semi-naturel, pour préserver le maillage."

Prairie fleurie ou fauche tardive

Certaines sociétés ont déjà choisi de miser sur le "vert", comme Solvay (lire par ailleurs). Et à l’arrière de sa station d’épuration, le long de la Senne, Aquiris a décidé de laisser plusieurs hectares en "gestion" à l’équivalent flamand de Natagora. "Ce sera un des gros maillons dans le corridor vert" , dit Alain Boeckx, qui souligne l’intérêt de ces berges boueuses et de l’eau épurée pour les oiseaux malgré les hangars désaffectés et l’autoroute comme horizon. "On est conscients que le port est avant tout dédié au développement économique, et que celui-ci est nécessaire , dit Mari Luz Sanchez. Mais on peut concilier entreprises et biodiversité. Notre message n’est pas : ‘n’utilisez plus de terrain pour l’industrie.’ Mais qu’on peut utiliser des petits coins, faire des petits gestes pour la biodiversité." Exemples : mare, toit aménagé, nichoir, haie indigène, prairie fleurie au lieu d’une pelouse tondue, fauche tardive sur les berges