L’UE confrontée au casse-tête de la biomasse

L’Union compte plus que jamais sur ses forêts pour atteindre ses objectifs de neutralité carbone. En s’appuyant en particulier sur le bois-énergie, considéré comme une énergie renouvelable. Une stratégie controversée mise à mal par ses capacités réelles.

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© JC Guillaume

Et si l’Europe en attendait trop de ses forêts ? Selon un récent rapport du cabinet de conseil Material Economics, en pointe sur les sujets liés à la durabilité et l’économie, l’Union européenne "surestime de loin l’offre de biomasse d’origine végétale et forestière potentiellement disponible". Une observation qui se base, entre autres, sur le fait "que la demande a déjà crû de 150 pour cent entre 2000 et 2019". Et qui laisse présager que "la poursuite des tendances actuelles rencontrera des limites, car les plans actuels utilisent 40 à 100 % de biomasse en plus que ce qui est susceptible d’être disponible" - un déficit amené à s’aggraver avec les récentes annonces de la Commission portant à 40 pour cent la part des énergies renouvelables d’ici à 2030. Des énergies vertes dont plus de la moitié est actuellement constituée de… biomasse.

Forêts sous tension

Si l’Europe compte à ce point sur ses forêts pour amortir le choc énergétique à venir, c’est parce qu’elle est plutôt gâtée en la matière : plus de 43 % du territoire de l’UE en est en effet constitué, soit 182 millions d’hectares, selon le centre de recherche de la Commission européenne. Qui appelait, fin 2020, à "accepter rien de moins qu’une stratégie européenne ambitieuse et autonome qui trouve un équilibre entre la durabilité économique, écologique et sociale de nos forêts et de nos zones boisées".

En réponse, la Commission a promis ce mercredi un plan pour la plantation de trois milliards d’arbres supplémentaires d’ici 2030, mais doit composer avec des forêts européennes, belges comprises, sous tension depuis un certain temps. "Ce qui est certain c’est que sur les quatre dernières années la forêt a subi un certain nombre de stress assez inédits", témoigne Quentin Leroy, de l’Observatoire de santé des forêts wallonnes, interpellé par "quatre années de sécheresse consécutives, et des dégradations qui s’en sont suivies, assez importantes dans certaines zones. Nous ne sommes pas face à une catastrophe à l’heure actuelle mais on voit que les forêts sont sous stress".

La situation est sensiblement la même chez nos voisins, et ne semble pas en voie de s’arranger rapidement. "Nous communiquons avec quelques homologues européens, en Allemagne et en France", poursuit Quentin Leroy. "Nous avons une vue assez large de la situation et malheureusement la situation que nous connaissons en Wallonie n’est pas exceptionnelle. La France comme l’Allemagne connaissent des problèmes assez similaires, ce qui laisse à penser que l’Europe est impactée de manière assez générale. Les problèmes varient d’une zone à l’autre, ils ne sont pas tous identiques, les schémas ne se répètent pas toujours mais en tout cas on a le sentiment qu’on frôle certaines limites parfois. Nous allons devoir faire face à de nombreux enjeux dans les années à venir."

Une directive contestée

Du point de vue législatif, un coup d’œil à la stratégie européenne suffit pour comprendre l’ampleur de l’enjeu "biomasse" en Europe : la directive révisée sur les énergies renouvelables entendant désormais en relever la part dans le mix énergétique de 32 à 40 pour cent d’ici à 2030. Le problème, c’est qu’"aujourd’hui, dans le volume d’énergies renouvelables produites en Europe, 60 pour cent viennent de la biomasse", prévient Philippe Lamberts, député Écolo au Parlement européen, qui avertit : "Ce n’est pas un petit morceau. Le gros des renouvelables ce n’est ni le vent ni le solaire : il s’agit de brûler soit des végétaux cultivés soit du bois. Or on n’a jamais mis de vrais critères de durabilité."

Qu’à cela ne tienne, la Commission entend justement renforcer les "critères de durabilité applicables à la biomasse forestière utilisée dans la production d’énergie" . Mais c’est peu dire que l’initiative, soumise à la consultation publique, n’a satisfait personne, des organisations non gouvernementales par principe opposées au bois-énergie aux acteurs de l’industrie bioénergétique, en passant par certains exploitants forestiers.

Critères décoratifs ?

"Notre inquiétude c’est qu’on transforme un arbre qui a poussé en 100 ans en bois-énergie", témoigne Philippe de Wouters, de la société royale forestière de Belgique, qui souligne du même coup la mauvaise opération commerciale qui pourrait découler des plans européens : "Le bois-énergie se trouve parmi les bois les moins valorisés. Or, notre mission est d’accompagner les propriétaires pour faire pousser les arbres de haute qualité pour avoir le plus beau revenu et le plus bel usage. La destruction de forêt pour faire de l’énergie, ce n’est pas ce qu’il y a de plus optimal. La vision de l’arbre pour le transformer en biomasse nous est assez négative. On ne produit pas des arbres pour en faire de la biomasse énergie !"

Mais alors, à quoi joue l’Europe ? Aux dires de certains, la Commission favoriserait en réalité l’exploitation du bois-énergie au détriment de critères de durabilité très - trop ? - stricts pour ne pas mettre en péril la stratégie d’augmentation de renouvelables dans le mix énergétique, mais aussi éviter de se froisser avec les grandes nations forestières européennes. "La Commission n’a pas envie de se battre à la fois contre les pays de l’Est fort dépendants du charbon, et contre les pays du Nord fort dépendants du bois", résume Philippe Lamberts. "Donc elle cherche par exemple à ne pas trop embêter la Finlande et la Suède, quitte à fermer les yeux sur de mauvais usages de la forêt."

Granulés encouragés

En l’état, les critères de durabilité ne satisfont pas non plus les organisations de défense de l’environnement. "Les règles de l’UE et les programmes de subventions nationaux qui encouragent l’utilisation de granulés de bois pour atteindre les objectifs d’énergie renouvelable entraînent la destruction et la dégradation des forêts en Estonie" , s’est notamment plaint Greenpeace aux Pays-Bas, estimant que "les critères de durabilité de l’UE, et même les règles de durabilité néerlandaises plus complètes, n’étaient pas suffisants pour arrêter la destruction de la nature en Estonie, le deuxième exportateur de granulés de bois de l’UE."

Plus généralement, "dans la troisième directive sur les renouvelables, les critères de durabilité sont purement décoratifs", appuie Philippe Lamberts, qui dépeint "un débat un peu ubuesque, parce que quand on dit qu’il faut des objectifs de renouvelable élevé on nous répond : ‘oui, mais si on veut atteindre ces objectifs il ne faut pas être trop regardant…’"

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