Les agriculteurs néerlandais au pied du mur climatique

Le nouveau gouvernement des Pays-Bas veut pousser le secteur agricole à réduire drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre. Les élevages intensifs sont en première ligne.

Les agriculteurs néerlandais au pied du mur climatique
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AFP

Dans la campagne néerlandaise, Corné de Rooij caresse le museau de ses veaux, nostalgique : il ne sait pas s’il pourra garder ses bovins car l’élevage du bétail fait partie des principales sources d’émissions de gaz à effet de serre des Pays-Bas.

"C'est ma passion et ma vie", lâche d'une petite voix cet homme réservé de 53 ans dans son étable, où il élève des veaux et des poulets de chair. "Si nous devions arrêter notre exploitation, ça ferait mal", poursuit-il, "inquiet".

Les agriculteurs néerlandais sont mis au pied du mur par le gouvernement, qui leur donne un dernier choix dans la lutte pour le climat : transformer leur ferme pour que celle-ci soit plus durable, ou changer de métier.

La nouvelle coalition gouvernementale veut en effet débloquer 25 milliards d’euros d’ici 2035 pour aider le secteur à considérablement réduire ses émissions de protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre émis notamment par les engrais et les effluents d’élevage. Le but est d’aider les agriculteurs à passer à une activité extensive, à se reconvertir, à innover, voire à se délocaliser, dans le cas où une ferme se situe près d’une zone naturelle.

Même si ce n'est "pas le point de départ de sa politique", le gouvernement prévient que des expropriations d'agriculteurs récalcitrants ne sont pas à exclure, une mesure très sensible.

L’exécutif estime ne pas avoir le choix. De grands projets de construction - qui émettent aussi de l’azote - nécessaires contre la crise du logement ont été suspendus par le Conseil d’État, qui juge que le pays émet trop de gaz à effet de serre.

En poussant le secteur agricole à accélérer la transition climatique, le gouvernement espère pouvoir reprendre certains de ces projets de construction, tout en baissant de 50 % les émissions d’azote d’ici 2030.

"Victime facile"

Les Néerlandais se rendent compte que le pays est trop petit pour tout ce qu’ils veulent y faire : agriculture et industrie florissantes, un immense aéroport (Amsterdam-Schiphol), un dense réseau routier, des logements pour tout le monde et, au milieu de tout cela, des zones Natura 2000 qu’il faut préserver…

L’accord de la nouvelle coalition gouvernementale ne mentionne pas la réduction d’un tiers du cheptel, une mesure pourtant longtemps envisagée et qui avait provoqué la colère du secteur.

Le pays de 17,5 millions d’habitants compte en effet 100 millions de poulets, 12 millions de porcs et près de 4 millions de bovins. L’agriculture est responsable de 16 % des émissions de gaz à effet de serre.

Les éleveurs, souvent agriculteurs depuis des générations, se sentent depuis des années incompris et perdus, affirme Corné de Rooij, établi à Riel, au Brabant, dans le sud du pays. "L'incertitude est énorme", dit-il, ses collègues et lui étant sans cesse confrontés à de nouvelles normes qui leur demandent toujours plus d'investissements. Le prochain qu'il prévoit lui coûtera près d'un million d'euros pour rendre ses étables climatiquement neutres.

Il déplore que le secteur de l'agriculture, "victime facile", soit toujours le premier à être pointé du doigt, même si, en tant qu'éleveur, il se sent "évidemment concerné" par le réchauffement climatique. Mais "donnez-nous du temps, de l'argent" et "des objectifs clairs", lâche-t-il.

Innover plutôt qu’arrêter

Le principal syndicat agricole néerlandais (LTO) estime que le gouvernement a raison de débloquer des milliards pour rendre le secteur plus durable, mais il déplore le fait que l’État réserve bien plus de fonds pour dédommager les agriculteurs qui arrêtent que pour l’innovation.

"Les agriculteurs voient bien le changement dans le climat, ils voient bien ce qui doit être fait et ils le veulent aussi, mais cela à un coût", commente Sjaak van der Tak, président du LTO. "Nous sommes dans les starting-blocks, mais il faut aussi que la société et la politique rendent cette transition possible."

D'ici là, Corné de Rooij s'apprête à vivre encore des mois d'incertitude. "Il y a pas mal de collègues qui pensent qu'ils feraient mieux d'arrêter parce qu'aux Pays-Bas on ne sait plus sur quel pied danser." "La politique doit remettre les pieds sur terre", souffle-t-il.