Désastres en série au Népal

Très durement touché par les séismes de 2015, le district de Sindhupalchok a été dévasté lors de la mousson, l’été dernier. Affaiblie économiquement par la pandémie de Covid, la population peine à se relever.

Alice Bomboy
Désastres en série au Népal
©Alice Bomboy

Gyanendra Sigdel était fier des bâtiments installés pour accueillir les malades du Covid. Avec ses collègues, le coordinateur du centre de santé de Gaupalika, dans la municipalité d'Helambu, à six heures de route au nord-est de la capitale Katmandou, avait réussi à aménager un resort mis à l'arrêt depuis plusieurs mois, faute de touristes. Vingt patients pouvaient être soignés ici, supervisés par un docteur. "Voilà ce qu'il en reste", dit-il, désabusé. Sous les pieds du fonctionnaire de 41 ans, il n'y a plus rien, ou presque. Seules subsistent la dalle en béton de l'édifice et les armatures métalliques de la charpente. Les murs, le toit, le matériel médical : tout a été emporté par des crues dévastatrices.

Une mousson dévastatrice

Au cours de l’été dernier, la mousson a fait des ravages au Népal. Ce n’est pas une surprise : dans le rapport "Scénarios du changement climatique pour le Népal", publié en 2019 par le ministère des Forêts et de l’Environnement, les spécialistes prévoyaient une augmentation de la fréquence des épisodes de précipitations intenses dans le petit État himalayen. Ce qui s’est vérifié au cours de la mousson 2021 : les quantités de pluie tombées ont largement dépassé les moyennes habituellement enregistrées dans plusieurs régions du Népal, et la zone d’Helambu n’a pas été épargnée.

Le 15 juin, un glissement de terrain massif, certainement alimenté par des terrains gorgés d’eau, a bloqué la rivière Melamchi en amont, à 3 500 m d’altitude. Cela a formé un barrage naturel qui, sous le poids de l’eau continuant à s’accumuler, a fini par céder, libérant des quantités phénoménales d’eau, de rochers et de sable. Le niveau d’eau dans la rivière est d’abord descendu de 5 à 3 mètres après la formation du "barrage", avant de subitement remonter à plus de 6 mètres, emportant tout sur son passage, comme un tsunami. Plus tard au cours de l’été, d’autres crues ont fini de ravager la région.

À Melamchi, petite ville commerçante du même nom que le cours d'eau tumultueux, Buddhiram Budha Magar boit le chiya, le thé traditionnel népalais, assis devant une petite échoppe. "L'eau est montée de plusieurs mètres au-dessus du pont, nous montre-il en désignant la petite passerelle qui permet de relier les deux rives de la ville. Tout a été emporté. Il y a eu beaucoup trop de pertes à cause de ces crues."

Désastres en série au Népal
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Depuis la passerelle, la vue est saisissante : le lit du cours d’eau, élargi de plusieurs dizaines de mètres de part et d’autre de la rivière actuelle, n’est qu’un amas d’énormes blocs de pierre et de sable. Sur les rives, certaines maisons ne tiennent plus que par miracle. D’autres ont été ensevelies et abandonnées à jamais par leurs occupants.

"Tout a été fermé pendant des mois à cause du Covid. Nous n'avions plus de travail, plus de revenus. Ceux qui étaient partis travailler à Katmandou sont revenus ici pour cultiver leur propre nourriture. Mais les crues ont tout dévasté. Les animaux ont été tués, les champs ensevelis, beaucoup de maisons ont été détruites. Nous avons dépensé toutes nos économies pour survivre pendant le Covid, nous n'avons plus rien pour reconstruire maintenant", déplore le vieil homme.

Cette catastrophe a aussi mis en péril les règles mises en place pour contenir l'épidémie de Covid, jusque-là plutôt respectées. "Certains d'entre nous n'avaient plus de toit ! Que vouliez-vous qu'on fasse ? Nous avons dû recommencer à vivre ensemble", raconte-t-il. Les gens ont aussi arrêté de se faire tester : un résultat positif est synonyme de 14 jours d'isolement, sans travail, ce que personne ne peut se permettre désormais.

La campagne de vaccination a elle aussi été victime de la mousson. Débutée de façon relativement précoce, le 27 janvier 2021, elle progresse à un rythme très lent, au gré des arrivages de vaccins donnés ou vendus par leurs partenaires, comme la Chine ou l’Inde. Ou de ceux du mécanisme Covax, une initiative internationale codirigée par l’Organisation mondiale de la santé afin de permettre un accès équitable à la vaccination contre le Covid-19, mais loin de remplir ses promesses au Népal, faute de dons des pays occidentaux. Résultat : au 6 janvier, 48,4 % de la population népalaise avaient reçu au moins une dose, et seuls 35,6 % a complété son schéma vaccinal.

Désastres en série au Népal
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Des vaccins apportés à dos d’homme

Lorsque les crues ont dévasté les municipalités de Melamchi et Helambu, des vaccins y ont été acheminés en urgence, non sans peine. "Les routes avaient disparu sous les crues", décrit Gyanendra Sigdel, du centre de santé de Gaupalika. Une fois ceux-ci difficilement parvenus dans les différents centres de santé de la région sinistrée, le challenge restait immense : sans route, impossible pour les habitants de se déplacer pour venir se faire vacciner, ni pour les soignants d'apporter les vaccins en véhicule. "Pendant toute la durée de la mousson nous avons marché. Nous avons chargé les doses sur notre dos, protégées par de la glace, et nous sommes montés à pied par les sentiers pour vacciner ceux qui en avaient besoin", poursuit-il.

La campagne de vaccination "pédestre" a réussi à gagner le petit village de Sermanthang, qui a été coupé du reste du monde pendant deux mois après les crues. Un soulagement pour la population : "En termes d'infrastructure de santé, nous n'avons rien ici, et c'était impossible pour les personnes âgées de marcher jusqu'au centre de santé de Gaupalika pour se faire vacciner. Il faut plus de cinq heures de marche aller-retour pour une personne en bonne santé !", commente Nima Lama, un instituteur de l'école locale.

Plus bas dans la vallée, les habitants du village de Ganise, un petit bourg commerçant, venaient à peine de finir la reconstruction de leurs maisons, mises à terre lors des séismes qui avaient touché le Népal au printemps 2015 - le district de Sindhupalchok, où se situent Melamchi et Helambu, avait été l’un des plus touchés, avec plus de 3 000 victimes et plus de 60 000 maisons endommagées. Les crues, à nouveau, viennent de tout emporter et les habitants vivent désormais sous des tentes.

Deep Bahadur Jyoti venait de passer une décennie à travailler dans les pays du Golfe afin d’économiser assez d’argent pour installer un commerce, qui n’a pas résisté aux flots. Depuis, il a assemblé quelques tôles et installé une nouvelle échoppe - la seule à avoir rouvert depuis les crues - où il vend quelques boissons aux voyageurs de passage. Le jeune homme espérait repartir au Qatar ou au Koweït, mais les inondations ont emporté tous les documents qui lui permettraient de travailler de nouveau là-bas.

"À quoi bon vous parler ? dit-il. Il est inutile de vous raconter de nouveau notre histoire. Notre vie est misérable, nous continuons à souffrir sans aucun soutien de notre gouvernement, ni de vos pays. Nous n'intéressons personne, nous devons juste encore recommencer notre vie à partir de rien, seuls."

Ce reportage a été réalisé grâce au soutien du Centre européen de journalisme (EJC) dans le cadre de son programme de bourses.

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