Les glaciers français sous surveillance rapprochée: "On pourrait potentiellement atteindre des records de perte cette année"

L’effondrement du glacier de la Marmolada en Italie a mis en lumière de façon très crue l’impact des dérèglements climatiques dans les régions alpines. Une situation qui ne concerne pas seulement l’Italie mais aussi les Alpes françaises, qui font l’objet d’une surveillance rapprochée, explique le glaciologue Christian Vincent.

Les glaciers français sous surveillance rapprochée: "On pourrait potentiellement atteindre des records de perte cette année"
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Les images sont spectaculaires, le bilan humain - toujours provisoire - dramatique. L’effondrement du glacier de la Marmolada en Italie a mis en lumière de façon très crue l’impact des dérèglements climatiques dans les régions alpines.

Une situation qui ne concerne pas seulement l’Italie mais aussi les Alpes françaises, qui font l’objet d’une surveillance rapprochée, nous explique Christian Vincent, ingénieur de recherche CNRS à l'Institut des géosciences de l'environnement de l’Université de Grenoble.

A quels risques les zones proches des glaciers français sont-elles exposées ?

En termes de risque d'origine glaciaire, il faut distinguer plusieurs choses. D’un côté, il y a les lacs proglaciaires qui se forment à proximité des glaciers. Quand ils reculent, les glaciers laissent des cuvettes dans lesquelles s'accumule de l'eau. Ces retenues d’eau sont souvent enfermées dans des barrages instables constitués de cailloux, de moraines… Cela peut présenter potentiellement des risques mais c'est à l'échelle de plusieurs années. Le phénomène est très évolutif, ça change un petit peu tout le temps et on adapte notre surveillance et nos études à l'évolution de ces processus. Nous étudions, par exemple, depuis un an un lac à proximité du glacier des Bossons, très proche de Chamonix. C'est un petit lac qui s'est formé il y a quelques années et qui prend de l'ampleur. On l'étudie pour essayer d'anticiper son évolution dans le futur et éventuellement opérer un drainage avant qu'il devienne une menace pour la vallée de Chamonix.

Quelles sont les autres évolutions inquiétantes ?

Le deuxième type de risque, ce sont des lacs intraglaciaires, donc des poches d'eau qui sont contenues dans les glaciers. Ces phénomènes sont encore rares. On en a détecté une en 2010 par des mesures radars, à la suite de quoi j'ai dû alerter la préfecture de Haute-Savoie pour signaler qu'il fallait absolument vidanger ce lac car il représentait une menace pour 3000 habitants à Saint-Gervais, une commune du Mont-Blanc. Dans le glacier de Tête Rousse, on a fait des pompages trois années successives entre 2010 et 2012, jusqu’à ce que la poche d’eau soit réduite. Mais elle continue à faire l’objet d’une surveillance continue.

Le troisième type de risque, ce sont les effondrements de glacier un peu comme ce qui s’est produit à Marmolada. Les causes peuvent être très variées. Il peut y avoir des causes mécaniques, des causes hydrologiques ou des causes thermiques. Mais le résultat est le même, c'est-à-dire des effondrements de glacier ou de parties de glacier.

Actuellement, nous sommes très attentifs au glacier de Taconnaz situé dans le massif du Mont-Blanc et qui prend sa source à 4300 mètres d'altitude, donc assez haut, et qui s’écoule vers la vallée de Chamonix. Il est situé sur une pente très raide et il doit sa stabilité uniquement au fait qu’il est à température négative alors que la plupart des glaciers dans les Alpes sont à température de 0°C. Dans notre jargon, on dit qu'ils sont tempérés.

Ce que l’on craint, c’est que ce glacier réchauffe jusqu'à arriver à zéro degré. Nous avons des preuves qu’il se réchauffe parce que nous avons réalisé des mesures dans des forages profonds – de 100 à 130 mètres de profondeur – dans lesquels des capteurs de température sont installés. On dispose ainsi de mesures depuis 1994 et on voit un réchauffement de la température interne du glacier qui est évident et qui est d'ailleurs représentatif de l'ensemble des Alpes, en tout cas pour ces glaciers « froids ». Ce que l'on craint, c'est qu’ils deviennent tempérés car cela veut dire que de l’eau peut circuler à l’intérieur de ces glaciers et pénétrer jusqu'au socle rocheux sur lequel ils reposent. Cela entraîne un glissement du glacier sur cette fondation rocheuse. Comme ces glaciers sont situés sur des pentes très raides, s’ils ne peuvent plus être retenus à leur base, ils deviennent instables et ils peuvent provoquer de gigantesques avalanches de glace. Cela pourrait être le cas du glacier de Taconnaz. On est dans un cas de figure très délicat parce que la vallée de Chamonix est juste en dessous et il y a des millions de mètres cubes de glace en jeu. On est assez attentif à ce phénomène-là. Cela ne va pas se produire dans les prochaines années, c’est probablement de l'ordre d'une à deux ou trois décennies, mais il faut absolument qu'on anticipe.

Que peut-on faire en fait face à ce genre de phénomène ?

En ce qui concerne les moyens d'anticiper, nous avons ces observations avec les capteurs de température et nous utilisons aussi de la modélisation numérique. Ces modèles permettent de simuler l'évolution de la température du glacier et de savoir quand il pourrait devenir tempéré.

Après, pour remédier à ce risque, dans le cas du Taconnaz, il y a probablement pas beaucoup d'autres solutions que d’évacuer une partie de la vallée, mais on n’en est pas encore là.

Globalement, observez-vous une tendance à l'aggravation qui se marque dans les Alpes françaises ? L’été qui s’annonce présente-t-il des risques particuliers ?

Pour répondre à votre dernière question, la réponse n'est pas évidente. On a eu un hiver avec un enneigement extrêmement déficitaire, c'est probablement une des années les plus déficitaires sur les 30 dernières années depuis qu'on observe les glaciers très en détail. Cela veut dire que le manteau neigeux hivernal disparaît très rapidement. Là, on a à peu près un mois d'avance sur la saison. Cela veut dire qu’on va avoir énormément de fontes et que les glaciers vont perdre beaucoup de masse, à moins qu'on ait un mois d'août totalement pourri. On pourrait potentiellement atteindre des records de perte cette année. Les derniers records remontent à 2003, 2009 et 2015. Ce sont les trois années les plus les plus déficitaires de ces 50 dernières années.

Est-ce que ça va engendrer les risques supplémentaires par rapport au glacier ? Par rapport aux risques que j’ai évoqués, que ce soit les lacs interglaciaires, les poches d'eau ou le régime thermique des glaciers qui change, je dirais non parce que ce sont des processus sur le long terme qui découlent du réchauffement climatique. A l'échelle d'une saison, les risques sont davantage liés aux chutes de pierres, par exemple. Cela concerne en particulier le domaine des alpinistes et des guides, qui sont très au fait de ces dangers-là.

Dans le cas de la Marmolada, on évoque l'influence du record de chaleur enregistré la veille du drame. Cela a pu jouer ?

Effectivement, ça fait deux semaines que cette région de l'Italie connaît une période de canicule intense. Donc, ça a peut-être joué un rôle, mais il n’est pas sûr que cela suffise à expliquer ce qui est arrivé. Il est difficile d’évaluer le rôle qu’a précisément pu jouer ce record de chaleur parce qu’il y a eu d'autres périodes de canicule dans les années précédentes qui ont été tout aussi fortes ou presque aussi fortes.

J’ai échangé avec mes collègues italiens et ils restent très prudents. A ce stade, on n’a pas d’explications très claires sur ce qui s'est passé à la Marmolada. L'hypothèse la plus probable pour l'instant, c'est que de l’eau s'est accumulée dans le glacier pour former une poche. Cette augmentation de la pression d'eau a atteint la limite de rupture mécanique et conduit à l'effondrement du glacier.

Le temps des glaciers n'est pas le temps des hommes. En raison de leur inertie, le risque glaciaire augmente mais sur un temps long. On a assisté ici à un événement qui est peut-être concomitant à ce record de chaleur, mais qui trouve probablement ses racines dans des évolutions en développement depuis plusieurs années.