Le profit à court terme, cause de la perte de la biodiversité : comment inverser la tendance ?

Les décisions fondées sur des valeurs marchandes alimentent la crise mondiale de la biodiversité. Pour infléchir la courbe, l’IPBES a étudié et répertorié les multiples valeurs que l’on donne à la nature. Et propose des outils à destination des décideurs politiques.

Le profit à court terme, cause de la perte de la biodiversité : comment inverser la tendance ?
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"La biodiversité est en déclin, dans des proportions jamais observées dans l'histoire de l'humanité et la dégradation des contributions apportées par la nature aux populations connaît un rythme sans précédent", a déclaré d'entrée de jeu la Présidente de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), Ana María Hernández Salgar, au moment de présenter son rapport sur les multiples valeurs de la nature et des services rendus par les écosystèmes.

L’impasse du profit à court terme

Et si nous sommes dans cette situation, constatent les 82 experts (en sciences sociales, humaines et économiques) et 200 auteurs ayant travaillé sur l'étude, "cela est largement dû au fait que notre approche actuelle des décisions économiques et politiques ne tient pas suffisamment compte de la diversité des valeurs de la nature". Le constat est sans équivoque : ces décisions sont principalement guidées par des valeurs instrumentales – la nature y est pourvoyeuse de ressources —, basées sur le marché. "Les profits à court terme et la croissance économique font l'objet d'une attention prédominante dans le monde entier, et sont au cœur de la crise de la biodiversité, tandis que les multiples valeurs de la nature sont rarement prises en compte dans les décisions politiques", insiste Unai Pascual, économiste de l'environnement à l'université de Berne et codirecteur de l'étude. Pourtant, "ces valeurs marchandes ne reflètent pas adéquatement la manière dont les changements dans la nature affectent la qualité de vie des personnes".

Comment dès lors inclure ces valeurs multiples dans les décisions politiques et ainsi préserver une nature en bonne santé, capable de se régénérer, condition sine qua non de la survie de l’humanité ? C’est l’objet du rapport présenté par les experts de l’IPBES, réunis à Bonn. Après quatre années de recherches, s’appuyant sur 13 000 études scientifiques sur la destruction des écosystèmes et ses raisons et les valeurs alternatives qui pourraient favoriser leur durabilité, ils y dressent un large inventaire des différentes manières d’évaluer la nature et ses bienfaits.

Intégrer différents types de valeurs dans les décisions

Ces valeurs ont été classées selon trois catégories : instrumentales – la vision dominante selon laquelle l'humain se concentre sur l'exploitation des ressources pour alimenter sa croissance et son train de vie ; intrinsèques – la nature, les habitats et les espèces sont protégés pour leur valeur intrinsèque ; et relationnelles – correspond au lien et à l'attachement de l'Homme à la nature. "Un projet de développement peut générer des avantages économiques et des emplois, pour lesquels les valeurs instrumentales de la nature peuvent être évaluées, mais il peut également entraîner la disparition d'espèces, associée aux valeurs intrinsèques de la nature, et la destruction de sites patrimoniaux importants pour l'identité culturelle, affectant ainsi les valeurs relationnelles de la nature", exposent les experts. "La valeur d'une rivière sera différente qu'on la considère comme un élément du paysage auquel on est attaché ; que l'on soit pêcheur et dépendant de la rivière comme source de revenus ; ou qu'on la considère comme sacrée, illustre Sander Jacobs, coauteur du rapport. Les conflits trouvent leur origine dans la priorité à donner et la balance à trouver."

Deux précédents rapports de l’ONU, sur le changement climatique et la biodiversité, en 2019, avaient déjà conclu que seule une transformation en profondeur de notre façon de produire, distribuer et consommer pouvait permettre de redresser la barre.

Dès lors, après avoir déterminé la manière de mesurer ces valeurs, "il s'est agi de vérifier comment on pouvait utiliser la richesse des différentes techniques, disciplines et cultures pour développer une évaluation plurielle qui permette d'améliorer les décisions. Autrement dit, comment intégrer ces valeurs multiples dans la prise de décision politique afin d'arrêter la perte de biodiversité et réaliser une transformation vers une protection plus juste et efficace de la nature", explique Sander Jacobs. "Il s'agit de donner des outils pour transformer des faits scientifiques robustes en actions politiques", résume-t-il, alors que le rapport a été validé par les 139 gouvernements commanditaires.

Ces questions se posent notamment dans l'aménagement du territoire : "Privilégie-t-on le développement économique, la protection de la nature ou l'avènement de paysages multifonctionnels ? interroge-t-il. L'équilibre entre l'utilitaire, la nature et la culture est essentiel".

Les auteurs de l'étude ont présenté quatre leviers qui peuvent contribuer à "créer les conditions nécessaires vers une transformation indispensable pour que l'avenir soit plus durable et plus juste" : Reconnaître les diverses valeurs de la nature ; les intégrer dans le processus décisionnel ; réformer les politiques et stimuler le changement institutionnel ; modifier les normes et les objectifs au niveau de la société pour soutenir les valeurs alignées sur la durabilité dans tous les secteurs (cela implique, par exemple, de revoir notre définition du progrès).

Faire émerger toutes les voix

Dans cet exercice d'équilibriste, "il est primordial d'inclure les différentes parties prenantes", insiste M. Jacobs. "Le rapport fournit des méthodes et outils concrets pour aider les décideurs à mieux comprendre les manières différentes dont les personnes conçoivent et apprécient la nature : cela dépend du système de connaissance, de la langue, des traditions culturelles ou encore du contexte environnemental, appuie le Dr Balvanera, coprésidente de l'étude. Ignorer, exclure ou marginaliser ces voix mène souvent à des conflits socio-environnementaux liés à cette opposition de valeurs et qui diminue l'efficacité des politiques environnementales", prévient-elle. "Changer les choses nécessite une collaboration étroite entre les acteurs", concède Unai Pascual. Le Grand barrage de la Renaissance que l'Éthiopie a construit sur le Nil Bleu devrait notamment être décidé en prenant en compte toutes ces valeurs, et pas seulement les coûts/bénéfices, selon le rapport.

Le futur texte en négociation pour la conférence de Montréal pourrait "changer les choses" espèrent des membres de l'IPBES.


Souvent décrit comme le « GIEC de la biodiversité », la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES, les experts biodiversité de l'ONU) est un organisme intergouvernemental indépendant comprenant 139 États membres. Ce deuxième opus est publié trois jours après un autre rapport de l’IPBES avertissant que la surexploitation d’espèces sauvages menace le bien-être de milliards d’êtres humains. Ces deux rapports seront au centre des discussions de la Cop 15 Biodiversité, qui doit se tenir à Montréal en décembre. Celle-ci doit fixer un cadre pour protéger la nature et ses ressources au niveau mondial à l'horizon 2050.