Bernard Kervyn est le lauréat des Trophées des Belges du bout du monde dans la catégorie Nature. Cet économiste de formation a fondé l’ONG Mékong Plus, active dans un millier de villages au Vietnam et au Cambodge. L’ONG cherche à sortir les familles de la grande pauvreté, via des projets de microcrédits, pour augmenter la production agricole. Elle fait aussi de l’accompagnement scolaire et mène des projets d’hygiène. Avec un leitmotiv : la participation des villageois eux-mêmes. Bernard Kervyn n’était toutefois pas présent pour recevoir son prix ce dimanche. Le Vietnam, où il réside, a fermé ses frontières en raison de la situation sanitaire. Malgré qu’il ait une frontière avec la Chine, le Vietnam compte, selon les chiffres officiels, 35 décès du Covid-19 et 1439 cas – mais les plus pauvres souffrent économiquement, alerte Bernard Kervyn.

Le Vietnam a été mis en évidence comme pays ayant réussi à échapper au pire. Par rapport à l’Europe, il y a vraiment très peu de cas et de décès…

Le Vietnam a réagi très très vite. Dès février, il a pris des mesures draconiennes. Moi, je suis rentré de voyage du Cambodge le 14 février. Et le lendemain, on ne pouvait plus rentrer. C’était une mesure très très forte. Encore aujourd’hui, ceux qui reviennent doivent avoir un certificat, montrant qu’ils ont été examinés avant de prendre l’avion. Quand ils arrivent, ils doivent être en quarantaine pendant deux semaines, et c’est très strictement respecté. C’est à l’hôtel, vous n’avez pas le droit de sortir, on vient vous apporter les repas… J’ai demandé la permission de venir en Belgique pour les Trophées, elle ne m’a pas été accordée. Si je sors, je ne peux plus revenir. Cela risque de durer 3, 4, 5, 6 mois. Le gouvernement vietnamien dit qu’il n’y a pas les moyens de prendre des mesures sanitaires comme les pays riches, donc, par mesure de prévention, il intervient de manière très très vigoureuse. Dans le pays, il y a peut-être une demi-douzaine d’hôpitaux capables de gérer ce genre de chose. Et encore. Dès qu’il y a l’un ou l’autre cas, c’est le branle-bas de combat dans le tous pays, tout le monde reçoit un message sur son téléphone, les déplacements sont quasiment interdits, le port du masque redevient complètement obligatoire. Aujourd’hui il est obligatoire dans les lieux confinés et dans les villes, mais c’est respecté de façon modérée. Cependant, il y a une certaine pression sociale pour que ce soit respecté. Dans La Libre, une opinion du consul honoraire de Belgique au Vietnam soulignait l’intérêt des Vietnamiens pour le bien commun et c’est vrai : au Vietnam, empoisonner son voisin ne fait pas partie des libertés fondamentales.

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Vous dites que le gouvernement (le Vietnam a un régime autoritaire, NdlR) a agi avec une poigne de fer dans la crise sanitaire. Comment cela est-il vu ?

C’est une question très belge ! Pour les Vietnamiens, il n’y a aucun problème. C’est accepté sans questions. Ils sont même très fiers du résultat. Et je ne pense d'ailleurs pas que les chiffres du Covid sont sous-estimés. Peut-être du simple au double, mais franchement, ce sont de très petites quantités. Pourquoi ? Parce que tout le monde est assez anxieux. Pendant un moment, les écoles ont été fermées, beaucoup d’entreprises ont fait faillite et licencié, donc il y a un climat de peur dans le pays.

Cependant, les plus pauvres subissent la crise économique liée au Covid de plein fouet, dites-vous…

À Mékong Plus, on travaille surtout avec les plus pauvres. Ce sont des journaliers, des gens qui gagnent quelques euros chaque jour. Et donc, s’ils ne peuvent pas sortir, il n’y a pas d’argent, pas d’épargne. Il y a eu quelques aides de l’État, mais très faibles et très éparses. Après une aide d’urgence pendant le confinement en avril-mai, nous avons repris nos activités, principalement le microcrédit pour augmenter la production agricole. On a pu atténuer la situation, mais pas de beaucoup. Car l’impact est absolument massif. On voit des gens qui sont dans une très très grande détresse. On parle de millions de gens qui ont perdu leur emploi dans les usines et sont partis vers les campagnes. Les campagnes, pour beaucoup, n’ont pas pu passer à travers cette crise. Les paysans qui élèvent des poulets, des chèvres, m’expliquent qu’ils les vendent beaucoup moins cher qu’auparavant et n’arrivent pas à récupérer ce qu’ils ont investi. Les restaurants ont fermé, donc il n’y a plus eu que la consommation des ménages, et tout le monde restreint la consommation. Six mois après le confinement, c’est atténué, mais peu. C’est en fait une accumulation. Il y a aussi le chômage : beaucoup d’entreprises qui ont essayé de tenir le plus longtemps possible et aujourd’hui, elles n’arrivent plus à tenir et licencient. Comme les frontières sont quasi fermées, on n’arrive pas à exporter, mais pas à importer non plus. Donc les entreprises qui ont épuisé leur stock de matières premières doivent s’arrêter. Je ne parle même pas de tout le secteur hôtelier, restauration pour les étrangers, ils sont tous à vendre. C’est une catastrophe. Cela fait beaucoup de petits employés qui sont mis à pied.

Selon les analystes du FMI, le pays enregistrera connaîtra cependant un fort rebond en 2021, avec une croissance de 6, 5 % ?

C’est une économie à deux vitesses. On dit que dès les frontières seront rouvertes, cela va redémarrer très très fort, en ce qui concerne l’industrie manufacturière. Car sur le plan sanitaire, le Vietnam n’a pas perdu : la main-d’oeuvre est là, l’infrastructure est là... Maintenant, il ya des secteurs entiers qui mettront bien plus de temps à récupérer. Un autre point positif : quand les Occidentaux recommenceront à voyager, ils n'auront pas envie d'aller dans les pays où il y a (eu) beaucoup de cas de Covid, mais viendront au Vietnam. On espère beaucoup que vers la fin 2021, il y aura un reflux de touristes sur le pays. (...)  Il y a uen résilience extraordinaire chez les Vietnamiens; ce n’est pas la première crise qu’ils affrontent. Les gens restent assez positif. Ils se disent : 'on n’a pas le choix'.

La crise a aussi un impact votre ONG et sur vos bénéficiaires ?

Ici, à Mékong Plus, on a dû arrêter le microcrédit pour un millier de familles. On récupère de l’argent des remboursements du microcrédit, mais on ne peut pas faire de nouveaux prêts parce qu’on n’a pas assez de fonds. Les gens qui ont des prêts, pour faire des petits élevages ou des cultures, tout à coup, se trouvent sans microcrédit de notre part. On a réussi à maintenir les bourses scolaires, c’était une priorité. On tire la langue. On avait des événements prévus pour parler de Mékong Plus en Belgique et en France qui n’ont pu avoir lieu… On a perdu 40 % a peu près de notre budget pour 2020. Cela fait mal. Donc, on lance un appel aux Belges. Il faut redire que le développement est un grand succès. La pauvreté n’est pas du tout une fatalité. Il suffit vraiment de très très peu de choses pour faire sortir les gens de la grande pauvreté. Par exemple, avec notre programme de microcrédit, à peu près en 4-5 ans, une famille passe d’une situation d’un demi-euro par jour et par personne à une situation où ils peuvent tout à fait aller à la banque et augmenter leurs revenus rapidement. Ils sont vraiment sortis d’affaire de manière durable. On dépense en moyenne avec les familles avec lesquelles nous travaillons pour le micro-crédit à peu près 75 euros par an et par ménage et l’impact en termes de revenus pour ces ménages est de l’ordre d'une augmentation de revenu de 230 euros par année. C’est un rendement extraordinaire ! On arrive à cela parce qu’il y a simplement des ressources inexploitées. Il y a une petite parcelle qui ne produisait rien, puis maintenant on a fait un petit portager de 50 m2, et Madame va tous les jours vend pour un ou deux euros de légumes au marché. On fait un élevage de poussins, on vend des poules etc. Avec très peu de moyens. C’est aussi une question d’accompagnement, d'encourage les gens à faire les choses correctement - vacciner les poussins, protéger le potager...- alors le développement décolle très vite.

"Dans le delta du Mékong, le changement climatique se fait sentir de manière très cruelle"


Le Vietnam est l’un des pays les plus menacés au monde par le réchauffement climatique et la hausse du niveau des mers. Vous en voyez déjà l’impact sur vos bénéficiaires ?
Dans le delta du Mékong où nous travaillons à présent, le problème du changement climatique et de l’environnement se pose d’une manière très très cruelle. Le delta du Mékong souffre de plus en plus d’une pénétration de l’eau salée. L’eau de la mer rentre dans le tout le delta du Mékong. Et pour trois facteurs : l’agriculture intensive dans le delta fait que celui-ci s’enfonce, il baisse régulièrement. Les agriculteurs ont en effet besoin d’eau douce pour laver les sols de l’eau salée qui rentre et donc ils pompent cette eau douce ce qui fait à nouveau baisser le niveau. C’est donc un cercle vicieux. Deuxièmement, cette eau salée rentre car les eaux du Mékong sont moins abondantes parce que les Chinois ont construit beaucoup barrages sur ce fleuve et enfin,cette salinisation a lieu parce que le niveau de la mer s’élève (à cause du réchauffement climatique).

Comment les gens réagissent-ils ?
On estime que d’ici 20 ou 30 ans, le delta aura quasiment disparu, et que ce sont près de 40 millions de Vietnamiens qui devront déménager. Le delta du Mékong est très densément peuplé. Ils ont déjà commencé à déménager. Je dirais que le problème devient plus aigu depuis 3 ou 4 ans. Nous, nous travaillons dans plusieurs provinces de hautes terres, et on voit des gens du delta qui abandonnent leur terre dans le delta, et qui vont cultiver de nouvelles terres sur des terres hautes. D’autres restent dans le delta, mais ils passent de la culture du riz à la culture de la crevette. Le riz ne supporte pas l’eau salée. Or la culture de la crevette est extrêmement polluante. Les éleveurs mettent beaucoup de produits chimiques, des antibiotiques. La crevette est un gros investissement. Les gens qui investissent ne veulent surtout pas que les crevettes meurent de maladie, donc ils les bourrent de médicaments. C’est en fait un emballement de pollution que l’on voit dans le delta du Mékong.

Que peut-on faire pour ces agriculteurs ?
Pas grand-chose, hélas. On peut essayer d’avoir une agriculture moins coûteuse, plus propre. À Mékong Plus, on encourage à une agriculture durable. Souvent, les produits chimiques sont une catastrophe économique en plus d’écologiqus. On encourage par exemple les agriculteurs à plutôt utiliser du compost, à protéger le potager par des filets plutôt que des pesticides. Et cela leur coûte moins cher… Mais le changement climatique, ce sont en fait des phénomènes qui nous dépassent complètement. Nous, on travaille au niveau micro ! Ce qu’on peut faire à notre échelle, avec ces agriculteurs qui s’en vont, c’est réduire la pauvreté au mieux, qu’ils ne s’endettent pas trop. S’ils doivent partir, qu’ils le fassent au moins avec un peu plus d’argent. Il y a aussi l’éducation. C’est toujours un très bon investissement, que ces personnes puissent mieux être préparées. Mais c’est un problème tellement énorme, le changement climatique, pour un pays comme le Vietnam… C’est un problème absolument dramatique dont on ne se rend pas assez compte.Ce n'est pas une vue de l'esprit et cela ne concerne d'ailleurs pas que le delta : à Saïgon, à chaque marée d'équinoxe, on a les pieds dans l'eau. Le changement climatique sera le défi des années à venir.
Infos : mekongplus.org, numéro de compte : BE16 0355 5347 5674