L’intelligence artificielle et l’exploitation des données offrent des perspectives inédites. Des sociétés comme l’américaine SAS les exploitent, entre autres, pour la bonne cause. Altruisme bienvenu ou cheval de Troie pour gagner des parts de marché ?

Celui qui s’assurera le monopole de l’intelligence artificielle gouvernera le monde " , déclarait Vladimir Poutine en mai 2019 avec son flegme et son sens de la formule habituels. " C ’est une importante composante de la garantie de survie de la civilisation ." Le président russe n’a pas tort. Lui y voit sans doute avant tout un fabuleux outil de suivi, contrôle et prédiction du comportement des masses, mais les usages et avantages de l’intelligence artificielle, sous toutes ses formes, semblent absolument infinis.

La société américaine SAS, leader mondial de l’analyse des données, met par exemple ses ordinateurs, ses mathématiciens et ses algorithmes au service d’enjeux aussi divers que la sécurité routière, l’e-commerce, le climat, la réduction des coûts d’une entreprise, la gestion de la violence en prison ou l’amélioration des rendements agricoles. Avec un bon algorithme et une quantité suffisante de données, tout est mesurable, prévisible et optimisable.

Les données au service du bien commun

Dans la plupart des cas, les entreprises ou autorités publiques paient évidemment SAS pour ses services. Mais le géant américain s’est doté d’une division baptisée "Data 4 Good", qui met gracieusement ses compétences à disposition de causes jugées essentielles pour " l a survie de la civilisation " , comme dirait M. Poutine. " Toute personne ou entreprise qui souhaite recourir à l’analyse des données peut nous soumettre un projet", nous explique Cristina Conti, Senior Manager chez SAS. " Si ce projet est accepté, nous fournissons gratuitement le software et les cerveaux pour exploiter ces données ." " Certaines données peuvent être utilisées pour créer un environnement durable " , ajoute sa collègue belge Véronique Van Vlasselaer, qui fournit trois exemples de projets emblématiques actuellement soutenus par SAS pour le bien commun.

La déforestation, comme le montre encore aujourd’hui le cas de l’Amazonie brésilienne, ne cesse de s’amplifier. " Nous nous sommes donc alliés à Iiasa, un institut de recherche, pour soutenir un projet de cartographie de la déforestation " , s’enthousiasme Véronique Van Vlasselaer. " Le principe consiste à exploiter les images satellites des forêts en impliquant les internautes. Quiconque le désire peut indiquer pour chaque image ‘ceci est une zone de forêt’ ou ‘ceci est une zone d’activité humaine’. Le regard humain est utilisé pour entraîner l’intelligence artificielle, lui permettre de faire la distinction entre zone naturelle et zone exploitée. L’algorithme construit sur base de cette expérience permettra ensuite à un programme informatique de faire automatiquement la distinction, et de suivre avec précision l’évolution de la déforestation à l’échelle globale."

Un suivi acoustique des abeilles

Un deuxième projet, consacré à la préservation des espèces, est plus technique. " Une quantité colossale d’informations a déjà été collectée sur les millions d’espèces animales et végétales vivant sur Terre, sous des formes diverses et variées " , observe Cristina Conti. " SAS aide l’ONG Nature Serve à classer et traduire les informations existantes pour les intégrer dans un système. Dans ce cas-ci, il s’agit moins de collecter des informations que de les digitaliser pour en faciliter l’usage."

Les données " ne sont pas centralisées par SAS " , précise Véronique Van Vlasselaere, lorsque nous soulevons la question - fondamentale - de l’usage réservé aux données ainsi récoltées, et de leur possible exploitation à d’autres fins. " Nous pouvons mettre du data à disposition mais, si notre partenaire dispose de ses propres données, il les conserve du début à la fin. Nous ne fournissons alors que le programme informatique et les ingénieurs qui permettent de l’exploite r ."

La troisième initiative mise en avant par l’entreprise est particulièrement séduisante, puisqu’elle touche à un enjeu aussi complexe qu’essentiel : la survie des abeilles. Les chercheurs de l’entreprise américaine ont développé pour l’occasion un système acoustique de suivi des ruches. Des capteurs sont placés dans et/ou à proximité desdites ruches pour enregistrer les bourdonnements et relier ceux-ci à des situations précises, afin de les utiliser comme autant de signaux positifs ou négatifs, sans avoir à manipuler le lieu de vie des abeilles.

"Les bourdonnements par téléphone"

"Les abeilles émettent en effet une série de sons en fonction des situations " , précise Étienne Bruneau, directeur du Centre de recherche et d’information pour les apiculteurs francophones (Cari). "U n bourdonnement particulier retentit avant l’essaimage par exemple, lorsque la reine et une partie des abeilles s’apprêtent à quitter la ruche. Les reines elles-mêmes émettent un son spécifique lorsque de jeunes reines vont naître. Tous ces sons ne sont pas audibles, mais des capteurs peuvent les détecter sur base de leur fréquence, et fournir ces données en temps réel sur l’état d’une ruche. Données qui peuvent immédiatement être communiquées via un téléphone portable, par exempl e ."

"Ça peut sérieusement faciliter la vie des apiculteurs " , reconnaît Étienne Bruneau. " Leur éviter de devoir manipuler les ruches et les avertir, parfois quinze jours à l’avance, qu’une ruche est en voie d’essaimage. Si vous couplez en outre ces données avec des données de poids et de température, vous avez une très bonne vue d’ensemble ."

Le problème, parce qu’il y a évidemment un problème, c’est que ces données acoustiques pèsent extrêmement lourd, consomment énormément de mémoire, et donc d’énergie . "Il faut s’arranger pour récolter des signaux suffisamment précis sans générer trop de données " , tempère l’apiculteur. " To ut l’enjeu est là : trouver le juste milieu dans l’investissement en matériel, le rapport coûts-bénéfic es ."

"C’est un nouveau marché colossal"

" Plus fondamentalement , ajoute Étienne Bruneau, c es produits sont assez récents, on n’a pas encore vraiment de retour. On sait juste que ça fonctionne dans les cas classiques, mais n’oublions pas que les apiculteurs travaillent sur du vivant. Tout n’est pas aussi standard que l’approche généralement mise en avant par les grosses sociétés américaines, lorsqu’elles disent ‘on a votre solution, quelle que soit votre situation ." Les bases de données, enfin, ne sont pas toujours compatibles entre elles, ce qui impose à l’utilisateur d’investir dans du matériel adapté à chaque type de mesure, et multiplie ses coûts.

Tout le monde semble toutefois d’accord pour dire que le recours à l’intelligence artificielle représente l’avenir. " On y va " , confirme le directeur du Cari. " Ce qui veut dire qu’un nouveau marché colossal est en train de s’ouvrir. L’offre de SAS est réellement alléchante, la partie environnementale est gratuite, reste à voir comment les choses vont évoluer quand ils auront le marché."


"L’opportunité scientifique est indéniable"

Au final, une question demeure : tout cela n’est-il pas un peu trop beau p our être vrai ? " Non, il n’y a pas de piège " , répond prestement Cristina Conti, Senior Manager chez SAS. " Nous ne sommes pas Google ou Facebook, nous ne sommes pas là pour accumuler ou centraliser des données. Nous ne faisons que fournir la technologie qui permet de les exploiter." Le soutien apporté à l’un des programmes pour abeilles par Bayer (propriétaire du semencier américain Monsanto, dont la priorité n’est pas vraiment la survie des abeilles) n’est-il pas contre-nature ? " Je comprends votre préoccupation, mais ce soutien concerne une université partenaire aux États-Unis, pas SAS, et le programme européen n’a aucun lien avec des entreprises pharmaceutiques", poursuit Cristina Conti. "Nous sommes convaincus que la ‘superscience’ et l’intelligence artificielle jouent un rôle clé, mais aussi que celles-ci doivent être fiables, transparentes, compréhensibles et responsables, pour être utilisée s ."

"L’opportunité scientifique est indéniable " , confirme de son côté le chercheur en mathématiques appliquées à l’UCLouvain Raphaël Jungers.

"Ça reste une ruée vers l’or"

" Les problématiques comme les abeilles ou les forêts impliquent énormément de données complexes et mouvantes. Ce qu’on appelle aujourd’hui ‘data science’ et autrefois ‘mathématiques appliquées’ permet avec une certaine efficacité d’exploiter ces données, de détecter des comportements anormaux et de classer ces informations. Tant mieux si ça sert une cause noble ."

"Le problème, avec les données, c’est que personne ne sait vraiment garantir que leur utilisation est saine ou non", poursuit Raphaël Junger. "Ça reste une ruée vers l’or et, même si SAS est sincère dans son altruisme, elle reste également une entreprise commerciale dans un secteur extrêmement prometteur et concurrentiel. Il devient de plus en plus difficile d’acquérir des données de nos jours. Le faire pour une bonne cause pourrait, par exemple, vous valoir moins d’ennuis..."