Ce constat se base sur l'analyse de sédiments prélevés il y a plus de 50 ans et qui avaient été perdus de vue pendant des années. En 1966, des scientifiques de l'armée américaine, en collaboration avec des chercheurs danois, ont perforé la glace du nord-ouest du Groenland (à proximité de la base aérienne de l'US Air Force de Thulé) sur environ 1.390 mètres, et en ont extrait un peu plus de trois mètres de carotte de sédiment glaciaire. Ces sédiments surgelés ont été transférés à Copenhague en 1994 où ils ont par la suite été littéralement oubliés. Ce n'est qu'en 2017, à l'occasion d'un déménagement vers un nouvel entrepôt frigorifique, que ces échantillons de sédiments ont été retrouvés.

Deux échantillons de ces sédiments ont été étudiés en 2019 par une équipe internationale américano-européenne (Danemark, Belgique, France). A leur grande surprise, les chercheurs ont alors découvert des restes de racines et des feuilles dans la matrice de sable et de roche.

Les analyses réalisées ont montré que la majorité, ou peut-être même l'entièreté du Groenland, a été couverte de glace la plupart du temps au cours du dernier million d'années, à l'exception d'un ou deux épisodes plus chauds pendant lesquels cette glace a pu totalement disparaître, probablement il y a 400.000 ans. A ce moment, la zone était couverte de végétation de type toundra (mousse et buissons) mais peut-être avec également quelques arbres (environnement de taïga), selon les chercheurs.

Les données obtenues par les chercheurs américains et européens concordent avec celles provenant de deux autres carottes, localisées au centre du Groenland, et suggérant elles aussi que la calotte avait disparu au moins une fois au cours du dernier million d'années.

La combinaison des données issues de ces deux sites suggère en outre, pour la première fois, que la calotte groenlandaise a pu disparaitre entièrement lors d'un épisode dit interglaciaire - qui a pu durer quelques dizaines de milliers d'années - dans des conditions de réchauffement de l'ordre de 1 à 2°C par rapport aux températures pré-industrielles. Un niveau vers lequel nous conduit dangereusement le réchauffement climatique actuel. Pour les chercheurs, cela accrédite la thèse selon laquelle il existerait un seuil de réchauffement de "non-retour".

Cette nouvelle étude confirme que le Groenland est probablement plus sensible aux changements de climat que ce que l'on pensait, avec un risque grave de fonte irréversible. Or, la fonte entière du Groenland représenterait une augmentation du niveau marin de l'ordre de six à sept mètres, avec toutes les menaces que cela représente pour les zones côtières du monde. "Le problème est urgent", avertit Jean-Louis Tison, du laboratoire de glaciologie de l'ULB, qui a joué un rôle-clef dans cette nouvelle étude. "Les variations du niveau marin vont affecter une part significative de la population mondiale dans les 50 années à venir."