État des lieux de la planète, chapitre 3. Après le rapport évaluant la possibilité de limiter la hausse de la température mondiale à 1,5 °C et celui consacré aux impacts du réchauffement sur les sols, le Giec vient de rendre publique une nouvelle synthèse qui se penche sur la manière dont les dérèglements climatiques affectent les océans, les zones côtières et les régions de la Terre qui étaient jusqu’ici le royaume des glaces et du froid.

Ce rapport, qui conclut sans grande surprise à une détérioration de la situation, a été adopté mardi à la mi-journée au terme d’un débat marathon marqué par certaines manœuvres d’obstruction de l’Arabie saoudite. Selon des témoignages cités par l’Agence France presse, la pétromonarchie s’est en effet opposée à ce que le texte se réfère de façon trop explicite au "rapport 1,5 °C", qui a mis en évidence la nécessité de réduire de moitié les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 pour espérer limiter les conséquences les plus graves du réchauffement.

"Il y a toujours un petit peu une théâtralité dans ces sessions d’approbation, mais le résumé à l’intention des décideurs a gardé tous les messages et certains sont même renforcés", tempère la coprésidente du Giec Valérie Masson-Delmotte.

Rédigé par 104 scientifiques issus de 36 pays, le document passe en revue les changements déjà observés et leurs impacts ; les évolutions attendues et les risques que celles-ci vont générer au cours des prochaines décennies ainsi que les réponses qui peuvent être envisagées.

La fonte s’accélère sur tous les fronts

Au cours des dernières décennies, la fonte de la cryosphère a enregistré une accélération notable, note le rapport. Et de citer le recul des glaciers un peu partout dans le monde, la perte de masse de la calotte glaciaire groenlandaise et antarctique ou encore la hausse importante des températures mesurées dans le pergélisol (des terres normalement gelées en permanence).

En région arctique, la diminution de la couverture neigeuse de printemps et de la glace d’été provoquée par le réchauffement climatique contribue par ailleurs à amplifier celui-ci. Plus sombres, ces zones réfléchissent en effet moins le rayonnement solaire et accumulent davantage de chaleur. Des changements qui ont déjà poussé les populations locales à modifier profondément certains aspects de leur mode de vie.

De son côté, le dégel de la couche supérieure du pergélisol (sur trois à quatre mètres de profondeur) pourrait toucher jusqu’à 70 % de sa surface d’ici à 2100 dans l’hypothèse la plus pessimiste où les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas maîtrisées. Un tel scénario contribuerait à relâcher dans l’atmosphère des quantités gigantesques de CO2 et de méthane susceptibles elles aussi d’exacerber les dérèglements du climat. Les données actuelles ne permettent cependant pas de savoir si le dégel déjà observé se traduit par un flux net de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. "Si ce processus s’enclenche et prend de l’ampleur, cela réduira fortement notre marge de manœuvre", commente Valérie Masson-Delmotte.

Une intensification des incendies dans les zones de toundra est également observée, comme l’ont illustré les feux qui ont touché la Sibérie cet été.

Le recul accru des glaciers et le déclin du manteau neigeux dans les zones montagneuses ont également des conséquences très inquiétantes. Celles-ci se manifestent notamment par une instabilité des rochers et des éboulements.

"En Amérique du Sud, mais aussi en Asie - en particulier autour de l’Himalaya, du Karakorum et du Tibet - la fonte des glaciers a des implications très larges sur les ressources en eau. Quasiment un quart de la population mondiale vit dans des bassins-versants qui sont alimentés par la fonte des neiges ou des glaciers de montagne pendant la saison sèche", pointe encore la scientifique française.

Dans les Alpes, les activités liées aux sports d’hiver sont directement menacées et même condamnées si le réchauffement s’emballe au-delà d’un seuil de deux degrés (lire aussi en page 3). Des impacts qui pourraient également se faire ressentir sur la production hydroélectrique dans certaines régions.

Le niveau de la mer n’en finit pas de monter

En vingt ans, la perte de masse de la calotte glaciaire groenlandaise a doublé tandis que celle de l’Antarctique a triplé. Une accélération des écoulements est également observée avec attention en Antarctique de l’Ouest, sans que l’on puisse en tirer des conclusions en l’état actuel.

Sous l’effet de cette fonte, de celle des glaciers mais aussi de l’expansion thermique de l’eau de mer (l’eau se dilate sous l’effet de la chaleur), les scientifiques constatent que la hausse du niveau moyen des océans a connu une accélération continue au cours des dernières décennies pour atteindre 3,6 mm par an, alors qu’il n’avait progressé que de 15 cm au cours du XXe siècle (soit 1,5 mm par an). Si aucune mesure n’est prise pour réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et maintenir le réchauffement bien en dessous de 2 °C, cette hausse pourrait dépasser le mètre à la fin de ce siècle (un chiffre bien supérieur aux projections précédentes), exposant des dizaines de millions de personnes aux risques d’inondations catastrophiques dans les zones côtières. Inondations qui devraient, qui plus est, être plus fréquentes.

Effet cascade et événements extrêmes

"On a tous en tête que la montée du niveau marin est un phénomène lent et régulier, mais celle-ci peut avoir un impact important sur des événements extrêmes, en particulier pour les pays qui se trouvent dans les régions cycloniques", commente la paléocéanographe Hélène Jacot des Combes, auteure principale du chapitre 6 du rapport.

L’élévation du niveau de la mer, exacerbe en effet les risques lors de marées hautes, de tempêtes importantes ou de cyclones comme vient tristement de l’illustrer le désastre survenu aux Bahamas. "Des événements extrêmes qui se produisent normalement une fois par siècle pourraient devenir plus fréquents et survenir une fois tous les dix ans, voire une fois par an", poursuit la scientifique. Une répétition qui risque de mettre à mal les capacités de résilience de certaines petites îles et villes côtières, en particulier dans les pays pauvres.

En raison de l’inertie qui caractérise les océans et la cryosphère, des changements inéluctables sont enclenchés, mais leur ampleur dépendra de notre capacité à réduire les rejets de gaz à effet de serre, répète Valérie Masson-Delmotte. Ce rapport, estime-t-elle, envoie un message fort et permet d’éclairer les décideurs qui devront poser "des choix stratégiques lourds, difficiles et parfois vitaux pour certaines communautés".

"Il n’y a pas de solutions miracles pour tout le monde, mais des solutions qui sont liées au contexte. Ce rapport propose de l’information sur les possibilités d’actions qui permettront de gagner du temps pour gérer les risques et s’adapter", ajoute Hélène Jacot des Combes.

Quoi qu’il en soit, insistent les deux scientifiques, le monde a besoin en urgence d’une action ambitieuse et coordonnée dans la durée : "Des transformations profondes sont nécessaires pour faire face à ces enjeux."