Le gouvernement Wilmès en avait involontairement fait l’une des mesures phares du déconfinement : dès le début du mois de mai, les kayakistes étaient à nouveau autorisés à pratiquer leur activité préférée sur les cours d’eau du pays.

Trois mois plus tard, il semblerait que le sort s’acharne sur les pauvres bougres, puisque la circulation desdits kayaks est à nouveau interdite sur la majorité des rivières wallonnes. Cette fois, le virus n’y est pour rien. La sécheresse qui touche actuellement le pays affecte le niveau des cours d’eau, et a, par ailleurs, conduit les autorités du Nord comme du Sud à prendre un certain nombre de mesures pour restreindre en partie l’usage de nos ressources hydriques.

Usage restreint des ressources

"Nous calculons l’indice de sécheresse en comparant les précipitations des trois derniers mois à la ‘normale’, soit la moyenne des précipitations enregistrées sur trente ans pour la période concernée, détaille le météorologue principal de l’Institut royal de météorologie (IRM), Fabian Debal. Or, pour la période du 6 mai au 3 août, une bonne partie du territoire a joui d’un climat ‘sec’ voire ‘extrêmement sec’. Une large zone comprenant le Hainaut, le Brabant wallon, et une partie des provinces de Liège, Namur et Luxembourg est en situation de sécheresse."

Selon les données enregistrées par l’IRM, seuls 50 % des précipitations attendues sont tombées durant le trimestre écoulé. "Pour vous donner une idée de la rareté et l’importance du phénomène, poursuit Fabian Debal, un déficit de cette ampleur est enregistré tous les cinquante ans en moyenne."

La cellule sécheresse de la Région wallonne a donc annoncé jeudi dernier un certain nombre de mesures. La circulation des kayaks est à l’arrêt. Une dizaine de communes dont Gouvy, Habay, Manhay, Theux, Trois-Ponts, Rochefort et Bouillon, restreignent temporairement l’usage de l’eau, et l’ensemble de la Région appelle à "un usage raisonné de l’eau de distribution", compte tenu de la situation et de la hausse du tourisme local enregistrée cet été, pour "garantir un approvisionnement normal". Ce, alors que les températures déjà élevées des derniers jours devraient encore augmenter d’ici la fin de cette semaine.

"Les projections à dix jours indiquent un élargissement de la zone de sécheresse, poursuit le météorologue de l’IRM. Aucune précipitation n’est attendue dans les jours qui viennent. Le déficit devrait se prolonger jusqu’à la fin août, et des précipitations suffisamment importantes pour compenser la situation ne sont actuellement pas prévues en septembre ni octobre."

Une situation structurelle

Selon l’IRM, la situation prend donc une tournure structurelle. La période de sécheresse que nous traversons actuellement est installée depuis des mois et aurait même été "héritée des années précédentes". "Les mois plus humides du début de l’année n’ont pas suffi pour compenser le déficit de précipitations accumulé avant, note Fabian Debal. On constate depuis des années que ce déficit hydrique se creuse."

Des propos qui rejoignent les observations d’un autre météorologue de l’IRM, David Dehenauw, qui expliquait la semaine dernière à nos confrères de Sudpresse que le déficit de pluie enregistré en Belgique depuis le 1er janvier 2017 équivalait à six mois de précipitations normales.

"Le sujet est sensible, mais ces observations vont dans le sens des modèles météorologiques qui intègrent les effets du changement climatique, ajoute Fabian Debal. Des phénomènes extrêmes plus intenses et fréquents. Qu’il s’agisse de sécheresses ou de fortes pluies."

Si ces observations se confirment, la tendance devrait s’accentuer dans un premier temps, alors que ses effets se font déjà ressentir chez nous, dans l’agriculture notamment, où les récoltes de cet été seront de "20 à 30 % moins élevées que ce qui avait été planté", assure la présidente de la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA).

À court terme, les autorités wallonnes se veulent rassurantes pour les consommateurs : "Les volumes d’eau dans les barrages-réservoirs restent dans la norme et la situation est sous contrôle dans tous les sites", assure la cellule sécheresse régionale, qui fera un nouveau point sur la situation d’ici une dizaine de jours, et pourrait annoncer de nouvelles mesures.

Les agriculteurs tirent la langue

Du côté de la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA), on ne dispose pas encore d’un bilan global de la situation, mais il est clair que la sécheresse a un impact sur les fourrages et les cultures, explique-t-on. Celui-ci varie toutefois d’un endroit à l’autre en fonction notamment de la nature et la qualité des sols.

Installé à la limite de la Famenne et du Condroz, Gérard Rixhon n’hésite pas pour sa part à parler d’une situation "catastrophique". "Nous connaissons un problème de sécheresse récurrent depuis plusieurs années, mais celle-ci est la pire que l’on ait jamais eue." Dans cette région, explique ce producteur laitier, on procède normalement à quatre récoltes de fourrage par an pour constituer les réserves hivernales. "À ce jour, je n’ai pas encore récolté la troisième. Et, mises ensemble, les deux premières ne représentent qu’une seule en volume. La qualité du fourrage est correcte mais les quantités sont très insuffisantes."

Les limites de l’irrigation

En outre, poursuit notre interlocuteur, il a déjà dû utiliser la première partie de cette récolte pour nourrir ses vaches car celles-ci n’ont quasiment rien à brouter en prairie. "Je puise dans mes stocks d’hiver depuis le mois d’avril, c’est très problématique. Là, je suis en train de travailler mes cultures pour réimplanter du fourrage en urgence, en espérant compenser un peu ces pertes à l’automne."

Dans la région de Waremme, Amaury Poncelet pratique la culture industrielle de légumes destinés à la société Hesbaye Frost : fèves des marais, carottes, haricots… "Jusqu’à présent, la sécheresse a un impact moyen sur les rendements car nous avons fortement irrigué, ce qui a permis de limiter la casse, explique-t-il. Aujourd’hui (mardi, NdlR), je sème des épinards, mais on a dû préalablement irriguer la terre pour pouvoir procéder au semis, avec l’espoir que cela passe. On arrose également les carottes dès que l’on peut et énormément les haricots, sinon ça n’ira pas."

Mais cette démarche risque d’avoir ses limites car elle dépend des quantités d’eau disponibles pour l’irrigation, ce qui n’est pas simple à anticiper lorsque l’on décide des surfaces à emblaver en début d’année, explique encore M. Poncelet qui, pour sa part, recourt à l’eau provenant d’un forage et partiellement à celle utilisée par l’usine de Hesbaye Frost pour le nettoyage des légumes. "C’est le grand enjeu du changement climatique : à l’avenir, on ne sait pas si l’on ne devra pas réduire cette production de légumes pour être sûr d’avoir la capacité de suivre au niveau de l’irrigation."

De plus, souligne-t-il, ces arrosages ont un coût qui affecte les marges des agriculteurs wallons alors que leurs concurrents d’Espagne et des pays de l’Est bénéficient de grands programmes d’irrigation subventionnés par l’Europe. "Ils tirent les prix à la baisse et nous avons du mal à rester compétitifs comme à l’époque où il pleuvait régulièrement en Belgique." G.T.