Et si vous optiez pour le vêtement écoresponsable? "Le secteur textile rassemble ce qu'il y a de pire en termes de production dans la société capitaliste actuelle"

L'industrie textile est l'une des plus polluantes au monde. Elle se distingue également par les piètres conditions sociales des travailleurs. La marque belge de vêtements Opte fait le pari de l'humain et de la planète.

On distingue à peine les yeux d’Alice, cachés derrière sa machine à coudre. L’une après l’autre, elle coud à la chaîne des manches grises à bord rouge. Cela fait quelques mois qu’elle travaille dans cette entreprise de travail adapté (ETA) du Hainaut (lire ci-contre). Suite à des problèmes cervicaux, cette ancienne travailleuse dans le secteur des soins a été contrainte de quitter ses fonctions. “Je cousais à la maison et me suis dit, pourquoi pas une reconversion ?” , explique-t-elle, les yeux toujours rivés sur l’aiguille oscillante de la machine.

Les pièces qu’elle coud, ce sont celles de la première collection de la marque Opte, lancée il y a quelques semaines par Alizée Hilt et Antointe Giansante. La première vient du secteur de la mode, le second de la communication. Ensemble, ils aiment refaire le monde. Des paroles aux actes, il n’y a qu’un pas que le binôme a finalement franchi ! “L’offre de vêtements existante ne correspond pas à nos valeurs , explique Antointe Giansante. Le secteur textile rassemble de manière caricaturale ce qui existe de pire en termes de production dans la société capitaliste actuelle”, soutient-il, dénonçant des “dysfonctionnements socialement – travail des enfants et conditions sociales inhumaines – et écologiquement désastreux” .

La démarche écoresponsable et locale, si elle a percolé dans le secteur alimentaire et cosmétique, “peine pourtant à se faire une place dans le secteur textile”, analyse-t-il. C’est pour peser sur cette réalité que les jeunes trentenaires ont créé cette alternative écoresponsable à une industrie textile qui tourne en surrégime.

Surcyclage et stocks inexistants

Dans les entrepôts de grandes marques, les chutes de tissus sont brûlées ou jetés. “Cela correspond à 12 % du tissu produit dans le monde” , expose Antoine Giansante. Pour éviter ce gaspillage, Opte récupère – via des agents textiles dans les entreprises textiles ou des entreprises spécialisées – ces chutes de tissus pour en faire des vêtements neufs. “Les choix limités de ces tissus destinés à être surcyclés sont stimulants et poussent à la créativité. C’est un défi de faire uniquement avec ce qu’il y a” , s’enthousiasme-t-il.

Exercice pour le moins périlleux, d’autant plus que le duo s’est fixé comme contrainte supplémentaire de ne pas utiliser de tissus issus du pétrole et de privilégier autant que possible les matières naturelles (coton, lin, laine).

Un autre écueil que les fondateurs de Opte ont voulu éviter est celui des déchets… de produits finis. Loin de la production de masse de l’industrie textile, Opte a choisi de travailler uniquement avec des éditions limitées (entre 17 et 50 pièces par modèle) et de se calquer sur la demande en privilégiant les précommandes. Antoine Giansante y voit d’ailleurs un “côté exclusif” non dénué d’intérêt pour le consommateur.

Ce système ne permet cependant pas de faire d’économie d’échelle. Mais il “l’accepte pour ne pas accumuler les stocks… et les déchets”.

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©Opte

Inclusion par le travail

Pour le duo de fondateurs, l’engagement écologique et social passe par la relocalisation de la production. Pourtant, “les ateliers de confection se comptent sur les doigts d’une main en Wallonie, expose Antoine Giansante. Nécessitant un savoir-faire dans le prêt à porter et de compétences techniques pointues pour produire leurs pièces, les cofondateurs de Opte se sont tournés vers l’entreprise de travail adapté (ETA) C.A.R.F., il y a sept mois. “Ils ont débarqué avec leurs dessins et aujourd’hui, les vêtements sont là !” , se réjouit Marisa Pleitinckx, la directrice de cet ETA installé à Philippeville.

Sur une tringle, les pièces terminées illustrent de manière tangible la collaboration entre Antoine, Alizée et les travailleurs de l’ETA. “C’est le fruit d’un dialogue avec des couturières véritablement impliquées dans le projet et qui accompagnent son développement”, résume Antoine Giansante. Il a notamment pu compter sur la force d’initiative et l’expérience de Ahlem, styliste et modéliste, dans le secteur de la haute couture, pour améliorer la collection.

L’inclusion par le travail de personnes handicapées “donne du sens au projet”, explique le jeune homme, fier, tout comme les couturières et la directrice de l’établissement, de “voir le projet aboutir”.

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©Opte

“Le vêtement ne pousse pas sur un cintre”

Si la confection se fait un Belgique, les vêtements ne sont pas 100 % belges. “Ça, c’est pour 2022 !” Mais le défi est de taille, car la Belgique s’est délestée de tout un savoir-faire et de machines qui l’empêche aujourd’hui de maîtriser l’ensemble de la chaîne de production textile.

Antoine Giansante se veut néanmoins optimiste car “de nombreux acteurs travaillent sur la question de la relocalisaton de l’industrie textile” , notamment en développant des alternatives de tissu à base de chanvre, d’ortie et de laine.

Cette manière de produire a cependant un coût. “Dans la mode, la marge en bout de chaîne est de 10 à 15 %. En Belgique, le coût de production est 50 fois plus élevé qu’au Bangladesh et cinq fois plus qu’au Portugal. Qui aujourd’hui, est prêt à mettre 180 euros dans un pull ? Si on veut produire chez nous, on doit diminuer la marge pour que le prix de vente soit acceptable”, analyse-t-il. D’où le besoin de “conscientiser le consommateur – habitué aux prix bas – quant à l’ensemble des acteurs impliqués et le travail qui se cache derrière un vêtement. Ça ne pousse pas sur un cintre !”

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De l’urgence à l’opportunité

L’Entreprise de travail adapté C.A.R.P., située à Philippeville, compte parmi les cinquante-deux ETA recensées en Région wallonne et emploie 130 des quelque 8 228 travailleurs handicapés actifs dans la production dans une multitude de secteurs au sud du pays.

Les activités de couture y sont récentes. C’est en réalité la crise du Covid qui a précipité l’avènement de l’atelier de confection. “Nous avons commencé par répondre au besoin de masques pour le personnel de l’entreprise” , retrace Marisa Pleitinckx, directrice de cet ETA hennuyère. Les couturières remises à l’emploi par ce biais font alors avec les moyens du bord : des machines familiales sont mises à disposition par des collaborateurs, des élastiques sont dénichés par les administrateurs… Au vu des besoins énormes et urgents dans le secteur des soins, elles confectionnent ensuite des surblouses pour le personnel médical. “Il a fallu travailler rapidement et avec exactitude” , poursuit Marisa Pleitinckx. Malgré le turnover élevé dû à la dégradation de la condition physique et de problèmes psychosociaux des travailleurs, elle insiste : “Le niveau d’exigence est élevé en confection” .

Riche de cette expérience, l’urgence s’est transformée en opportunité. Une opportunité que la directrice de l’ETA C.A.R.P. espère durable. Car la collaboration avec Opte a, pense-t-elle, “lancé la machine” . En effet, d’autres demandes lui sont parvenues et pourraient permettre de pérenniser l’activité de couture, “une activité dans laquelle les travailleurs de l’ETA accompagnent de leur savoir-faire les porteurs de projets et sont de réels partenaires” . Une posture participative soulignée par les couturières comme par la direction.

À la faveur de ce succès, des machines à coudre professionnelles ont été achetées et un atelier flambant neuf accueillera les quatre couturières engagées par l’ETA, “favorisant la pérennité du projet et la crédibilité apportée au client” .

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©Opte


Un travail de qualité, des salaires justes

“Ce qui nous importe, c’est de remettre à l’emploi des personnes qui en sont éloignées, dans des conditions qui leur conviennent sur le plan physique et moral. Pour ce faire, il s’agit de développer leurs compétences mais aussi de maintenir des partenariats dans lesquels, si ça marche pour l’un, ça marche aussi pour l’autre” , estime Marisa Pleitinckx. Pour s’en assurer, elle veille à ce que “le travail de qualité fourni par des équipes au savoir-faire pointu soit payé au prix juste” . Le personnel atteint de handicap physique ou sensoriel de l’ETA C.A.R.P. fournit ainsi un travail qui “ne peut être bradé” , ponctue la directrice de l’établissement. Au-delà, son engagement se situe auprès des projets de créateurs et entrepreneurs belges et, dans la mesure du possible, porteurs d’une dimension écologique.