Pour Rob Hopkins, "l’idée qu’un gouvernement ne peut agir que par petits pas ne tient plus"

La quatrième édition du festival “Maintenant !” s’est clôturée dimanche à Louvain-la-Neuve. Rob Hopkins, le fondateur des “Villes en transition” y a pris part. À ses yeux, la responsabilité des politiques est de dessiner une vision d’un futur désirable, pour enclencher les changements nécessaires.

Entretien
Gilles Toussaint

Cinq jours de discussions, d’échanges d’idées et de pratiques visant à défaire et refaire le monde ; à repenser des modes de vie, surtout, qui soient compatibles avec les crises climatique et écologique auxquelles nos sociétés sont désormais durablement confrontées. Mise sur pied grâce à l’implication de nombreux bénévoles, la quatrième édition du festival “Maintenant !” s’est clôturée ce dimanche sur la Grand-Place de Louvain-la-Neuve.

Un événement auquel a pris part le Britannique Rob Hopkins, à l’origine du mouvement des “Villes en transition”, popularisé notamment par le documentaire “Demain”. L’occasion de dresser avec lui un bilan de ce mouvement et des raisons de ne pas désespérer du futur dans un monde déboussolé.

Quinze ans après son lancement, quels sont les succès et les échecs du mouvement des villes en transition ?

Le principal échec est simple : c’est le fait qu’entre 2006 – date à laquelle nous avons lancé le mouvement – et aujourd’hui, un tiers du CO2 généré par les activités humaines a été relâché dans l’atmosphère. Or notre intention est justement d’agir pour stopper ce processus et nous n’y sommes pas arrivés.

Le côté positif des choses par contre, est que quand nous avons commencé à penser au mouvement de la transition, on n’était même pas certain que cela marcherait dans la ville où je vis (Totnes, NDLR), et on imaginait encore moins que cela s’étendrait à d’autres endroits.

Aujourd’hui vous trouvez des mouvements de transition dans cinquante pays dans le monde qui impliquent des milliers de communautés. Vingt-cinq pays ont ce que nous nommons un “national hub”, une organisation à l’échelle nationale comme le Réseau Transition belge. Dans tous ces lieux, il y a de multiples projets que des citoyens lancent. Certains marchent, d’autres pas. Mais c’est une extraordinaire expérience. Cela a donné naissance à un réseau d’histoires, de récits.

Pour Rob Hopkins, "l’idée qu’un gouvernement ne peut agir que par petits pas ne tient plus"
©REPORTERS

Il y a en effet une prolifération d’initiatives de transition, souvent intéressantes, mais elles restent à petite échelle. Elles semblent rencontrer des difficultés à “faire système” à une échelle plus globale. N’y a-t-il pas un risque de découragement ?

La réalité est que les forces auxquelles nous devons faire face sont incroyablement puissantes, incroyablement bien connectées politiquement et disposent d’énormément de ressources. C’est quelque chose de particulièrement difficile à faire bouger.

Il y a néanmoins des projets de transition qui rencontrent un grand succès. L’un d’entre eux est la ceinture alimentaire de Liège qui est, je trouve, un des plus inspirants. Ce qui est merveilleux, c’est qu’il répond à un réel besoin. Il crée des jobs qui ont du sens. Il invite également la population locale à investir dans le projet. À Liège, 5 millions d’euros ont été investis, c’est juste phénoménal. De tels projets ont, je crois, un énorme potentiel. Il montre que cela peut grandir et s’accompagner d’un bon modèle économique, qui fait sens.

La Transition amène les gens à considérer qu’il est possible de faire les choses de façons différentes. Ces changements ne se font pas de façon linéaire. Cela fonctionne davantage comme un réseau de mychorizes que l’on inocule à certains endroits. Cela s’étend ici et là, et cela donne des fruits à des endroits où vous les attendez et à d’autres où vous ne les attendez pas. Vous n’avez aucune idée de ce qui va se produire.

Pensez-vous que les politiciens et les gouvernements soutiennent suffisamment ces démarches ou redoutent-ils plutôt que cela menace leur pouvoir ?

Je suspecte certains politiciens de penser que la Transition peut menacer leur pouvoir, mais la plupart des politiciens que j’ai pu rencontrer étaient réellement enthousiastes à propos de la démarche car ils peuvent y voir une manifestation de la raison pour laquelle ils se sont lancés dans la politique. Certains politiques du moins…

Beaucoup d’entre eux s’impliquent, en particulier à l’échelle locale, parce qu’ils veulent changer les choses. Mais la manière dont le système est structuré ne leur permet pas d’aller aussi vite que ce que leur demandent les membres de certains groupes de transition. Alors ils disent : “Faites-le et nous vous aiderons”.Ces groupes peuvent planter 5000 arbres autour d’une ville bien plus rapidement qu’un conseil municipal ne pourrait le faire, par exemple.

Dans le même temps, les personnes impliquées dans votre mouvement sont souvent perçues comme des utopistes déconnectées du “vrai monde”. Cela vous inspire quoi ?

Je déteste être qualifié d’utopiste. Je trouve cela très paternaliste. Toute personne qui imagine que l’on peut faire les choses de façon différente se voit coller cette étiquette. Nous faisons face à une urgence climatique et écologique qui a le potentiel pour effacer la vie de cette planète. Si quiconque dit qu’on peut y faire quelque chose se fait traiter d’utopiste, c’est vraiment foutu. On a besoin d’un mot différent pour exprimer cela, quelque chose comme “les Terriens qui rendent les choses possibles”. Parce que les choses changent toujours, vous ne pouvez pas l’empêcher…

“Toute personne qui imagine que l’on peut faire les choses de façon différente se voit coller l’étiquette d’utopiste.”

Je lis beaucoup d’ouvrages de ceux que l’on appelle les radicaux du mouvement activiste noir, notamment ceux qui ont lutté pour l’abolitionnisme aux États-Unis. Ils ne parlaient pas seulement des choses terribles du passé, mais aussi de la nécessité d’avoir une vision du futur, de tracer une direction dans laquelle vous voulez aller pour changer les choses. C’est quelque chose de très inspirant, je trouve.

La crise du Covid a mis en évidence la fragilité de nos sociétés. Pensez-vous que cela peut changer la situation en profondeur ?

D’une certaine manière, cela a été une période extraordinaire – je ne parle évidemment pas des conséquences horribles et terribles de la pandémie. Mais l’idée qu’un gouvernement ne peut agir que par petits pas ne tient plus. Ce n’est absolument pas vrai. Les gouvernements peuvent écouter la bonne science et prendre des mesures adéquates basées sur celle-ci. Au Royaume-Uni, on a vu des entreprises spécialisées dans la fabrication de moteurs pour les voitures de Formule 1 se mettre à la fabrication de ventilateurs pour les hôpitaux en quatre semaines…

C’est la démonstration que l’on peut changer les choses quand on le veut vraiment ?

Absolument ! Si le message gouvernemental est : “C’est une urgence, nous devons agir. Les scientifiques nous le disent et nous devons changer les choses.” Les gens diront “OK, on y va”- même s’il y aura toujours des réticents.

La crise du Covid a mis en évidence les inégalités et l’importance de la justice sociale dans nos sociétés. Et elle a montré les gens dont le travail est vraiment important pour nos sociétés. Nous pouvons en apprendre beaucoup pour aller de l’avant.

Il semble pourtant beaucoup plus difficile d’agir face à la crise climatique et à celle de la biodiversité. Pourquoi ?

Parce que les gouvernements ne disent pas la vérité. Au Royaume-Uni, on a un gouvernement qui dit “Il y a une urgence climatique” et dans le même temps qu’il va construire de nouveaux aéroports, ouvrir de nouveaux champs pétroliers en mer du Nord, une nouvelle mine de charbon et construire de nouvelles routes… C’est l’un ou l’autre, vous ne pouvez pas choisir.

Les gouvernements en sont encore à l’étape du marchandage. Ils pensent que l’on peut encore avoir plus de voitures, d’aéroports… alors que nous allons devoir faire autre chose.

Nous avons besoin de politiciens qui dessinent un avenir où les gens se disent que nous vivons des temps extraordinaires comme nous n’en avons jamais vécu. Une bonne version de la révolution industrielle en dix ans en quelque sorte.

Il faut changer le récit, expliquer et montrer que l’on peut vivre dans des villes où les transports publics sont si incroyables et faire du vélo si sûr et merveilleux que vous n’avez pas besoin de voiture. Imaginez combien d’argent vous épargnerez…

Dans les années 60, il y avait le “I have a dream” des politiciens comme Martin Luther King, Bobby Kennedy. On n’en a plus aujourd’hui. Et quand vous n’avez pas de décideurs politiques qui s’expriment de cette manière, c’est l’extrême droite qui s’empare de ce terrain. Elle invente un futur peuplé de choses terribles et affirme qu’elle vous en protégera.

“2050, c’est une échéance qui ne traduit aucun sentiment d’urgence.”

Attendez-vous quelque chose de la COP 26 ? Pensez-vous qu’il est toujours possible d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris ?

Je n’attends pas que le COP 26 aboutisse plus de résultats que le sommet de Paris en 2015. Peut-être un peu plus mais ce ne sera de toute façon pas assez.

Boris Johnson ne croit pas réellement aux dérèglements du climat, son gouvernement ne s’en préoccupe pas vraiment. Une de leurs façons de planifier la COP 26 est de faire suivre un entraînement antiémeutes à 10 000 policiers… Leur approche est que les gens seront tellement déçus que l’on aura besoin de beaucoup de policiers…

Je connais des gens qui sont impliqués dans la COP 26 et je suis certain que de nombreuses personnes, beaucoup de diplomates, font du bon boulot en coulisse. Mais je n’ai jamais attendu cela pour agir. Je suis très investi dans la Transition et j’essaie de construire la suite. Mon épouse est pour sa part très impliquée dans le mouvement Extinction Rebellion, elle a déjà été arrêtée cinq fois. Elle est passionnément engagée dans l’idée de l’action directe afin d’essayer d’obtenir des changements. Je pense que nous avons besoin des deux approches.

Pour Rob Hopkins, "l’idée qu’un gouvernement ne peut agir que par petits pas ne tient plus"
©ANTOINE LARSILLE

À la COP 26, nous allons entendre beaucoup parler du “Zéro carbone net en 2050”. Mais comme l’a écrit Peter Kalmus (climatologue à la Nasa, NDLR), il y a deux problèmes avec cet objectif : le premier est le “net zéro” et le deuxième est 2050.

Le “net zéro” revient à miser sur un paquet de machines qui devront pomper du CO2 pour le retirer de l’atmosphère et qui n’existent pas encore. Quant à 2050, c’est une échéance qui ne traduit aucun sentiment d’urgence.

Si l’on se fixait pour objectif d’atteindre un véritable “zéro carbone” en 2030, alors là, oui, nous commencerions à transformer nos économies en profondeur et il se passerait quelque chose similaire à ce qui s’est produit pour le Covid. On devrait réimaginer les choses.

C’est le fait de reconnaître qu’il y a des limites et de retrouver le sens de l’urgence qui nous poussera à être tellement plus imaginatifs. Dans ce cas, je suis certain que l’Humanité est absolument capable d’être phénoménalement créative.

Beaucoup de gens, en particulier dans la jeune génération s’impliquent aujourd’hui pour essayer de changer le monde. On ressent un mélange d’espoir mais aussi de désespoir et de colère. Craignez vous voir émerger des conflits entre générations dans le futur ?

Nous avons déjà des conflits entre générations, mais que nous ne les appelons pas comme ça. Le Brexit était une attaque de la vieille génération contre la jeune. Le changement climatique est une attaque contre les plus jeunes par les plus vieux. La jeune génération a toutes les raisons d’être absolument furieuse et très en colère. Celle-ci peut se manifester de différentes manières. Certaines personnes le font dans l’activisme. Beaucoup le font à travers le désespoir et une forme de cynisme sur le mode “il est trop tard”. Cela se traduit par beaucoup de consumérisme et d’addictions diverses.

Mais je ne crois pas que nous verrons une sorte de guerre civile intergénérationnelle. Si des conflits intergénérationnels se font jour, ce sera contre des gens qui ont échoué à protéger les intérêts des jeunes générations et qui finiront par être poursuivis en justice pour cela. De la même manière que des entreprises pétrolières finiront devant des cours criminelles dans vingt ans. Regardez les jugements qui ont commencé à voir le jour aux Pays-Bas, en France et en Allemagne…

Vous êtes devenu une sorte d’icône, Mister Positif ou Mister Hope. N’est-ce pas parfois lourd à porter ?

Si quelqu’un est optimiste tout le temps, il y a une bonne raison de s’inquiéter de sa santé mentale. Mais de la même manière, si quelqu’un est en permanence très pessimiste, il y a de bonne raison de s’inquiéter pour lui.

La principale raison pour laquelle j’ai cette réputation de M.Optimisme est liée au fait que personne d’autre n’endosse ce rôle, ou du moins peu de gens. Si vous vous préoccupez du changement climatique, on s’attend à ce que vous fassiez peur aux gens pour essayer de les faire bouger, certains sont très bons pour cela. Cela peut jouer, mais mon expérience est que cela ne marche pas pour tout le monde et que l’on perd beaucoup de personnes qui se sentent juste accablées. C’est trop traumatisant.

Il faut aussi des voix qui portent un autre message : “Viens voir, nous allons passer un bon moment. Regarde ce qu’ils font ici, et là-bas. Tu n’as pas envie de prendre part à ces changements ?”...

C’est ce rôle que je joue, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des moments compliqués. Quand j’ai lu le rapport du Giec publié en août, j’ai passé quelques jours très difficiles.