Dans les foyers, éviter le gaspi est un défi

Un tiers des aliments produits à l’échelle mondiale finit à la poubelle. FoodWIN met les Bruxellois au défi : diminuer de 30 % leur gaspillage alimentaire. Un millier de foyers participent à ce Food Waste Challenge.

C’est l’heure du goûter chez Julia Peshkova. Sur la table de la cuisine, les tasses d’eau chaude rejettent leur fumée dans l’air. De la tisane, en ce jour de pluie. Une tisane d’épluchures de pommes et de gingembre, accompagnée d’une confiture de peau de melon, qu’elle dispose sur des coupelles. À manger à la cuillère.

Julia Peshkova n'aime pas jeter. "C'est devenu presque obsessionnel !", admet cette native de Russie. Ayant connu les tickets de rationnement et les pénuries, l'expérience de grandir dans un environnement éloigné de l'abondance que l'on connaît en Europe depuis l'après-guerre, l'a marquée. Mais c'est à Bruxelles qu'elle découvre la panoplie d'outils existant pour effectivement éviter le gaspillage alimentaire. Début septembre, elle a ainsi pris connaissance du défi lancé par l'association FoodWIN : la Food Waste Mission.

"Ce sont neuf défis à réaliser en l'espace de cinq semaines", entame Loïck Bekaert, chef de projet "citoyens" pour FoodWIN. "L'objectif est de diminuer de 30 % le gaspillage alimentaire des foyers qui y participent". Il en espère un millier d'ici au 17 octobre, date limite d'inscription.

Pour diminuer l'impact climatique de la consommation alimentaire, FoodWIN s'attache principalement à la prévention, le gaspillage des consommateurs, en bout de chaîne, ayant un impact environnemental considérable (lire ci-contre). Au-delà du côté ludique de la Food Waste Mission, l'enjeu est réel. "Ici, il s'agit de faire naître une conscience durable chez le consommateur", pointe Loïck Bekaert. Et non de faire de chaque Bruxellois un as du zéro déchet.

La “mission” débute (et se termine) par un calcul, pendant une semaine, du poids des aliments jetés, histoire de pouvoir mesurer les progrès réalisés. Les défis à proprement parler s’enchaînent ensuite tous les trois jours et s’articulent autour de trois axes : l’achat, le stockage et la cuisine. Chacun est accompagné de solutions pour être relevé avec brio.

Acheter, conserver et cuisiner

"Tous les dimanches, je réfléchis aux menus de la semaine sur base de ce qu'il y a dans les armoires et dans le frigo", explique Julia Peshkova. De cette manière, elle connaît les quantités dont elle a besoin et évite de trop acheter pour ensuite jeter ce qui n'a pas été consommé à temps. "En faisant les courses sur base d'une liste, on a moins tendance à se laisser tenter par les promos", soulève Loïck Bekaert. Les achats impulsifs représenteraient d'ailleurs 20 % de nos achats au supermarché, rappelle Ecoconso

Une fois les aliments achetés, il convient de les stocker convenablement afin d'en repousser la péremption. "Certains aliments doivent être conservés au frigo et d'autres pas", commente ainsi le chef de projet. On laissera par exemple tomates, aubergines et poivrons à température ambiante.

Pour ce qui se conserve au frigo, des règles sont également de vigueur : en effet, "dans le frigo, la température diffère d'une zone à l'autre", souligne Loïck Bekaert. On placera la viande et le poisson dans la partie inférieure et plus froide (entre 0 et 4 °C), les yaourts, fromages et les restes dans la partie supérieure (entre 4 et 10 °C). Les légumes iront dans les bacs prévus à cet effet (8 à 10 °C). En termes de conservation, il s'agit par ailleurs d'apprendre à interpréter correctement les dates de péremption et de distinguer "à consommer jusqu'au" et "à consommer de préférence avant le". Tout en prônant la sécurité alimentaire, FoodWIN invite à "Sentir, regarder et goûter" avant de jeter, tel que Too Good To Go le promeut dans sa récente campagne, rappelant par la même occasion que "les dates de péremption sont responsables de 10 % des 88 millions de tonnes de nourriture jetées chaque année tout au long de la chaîne alimentaire en Europe".

Dans les foyers, éviter le gaspi est un défi
©D.R.

Rien ne se perd, tout se transforme

En cuisine, Julia Peshkova regorge de créativité pour valoriser au mieux les aliments et optimiser leur utilisation. Que faire avec un pied de Brocoli, des épluchures de banane ou des miettes de pain ? Le premier sera cuisiné en soupe, les deuxièmes en cake. Quant aux dernières, elles seront utilisées comme chapelure. L'appétit vient en mangeant : "Une fois qu'on se prend au jeu, on trouve des solutions, s'amuse-t-elle. J'ai par exemple trouvé la formule pour que les chips d'épluchures de patates soient croquantes !"

Quant aux restes, il est toujours possible de les consommer tels quels le lendemain ou de les accommoder différemment pour varier les plaisirs. "Les restes de poulet rôti serviront de sauce pour les pâtes ; la carcasse servira de base à un bouillon", illustre la participante.

Enfin, au moment d'arriver dans les assiettes, il s'agira de prêter attention à la taille des portions. Mme Peshkova invite à "servir des petites quantités plutôt que de risquer de jeter", une technique "particulièrement adéquate pour les enfants".

Bon pour le portefeuille

À Bruges, où FoodWIN a organisé le défi l'an dernier, ces trucs et astuces ont mené à une diminution de 67 % du gaspillage alimentaire des participants. "Jeter, ça fait mal au cœur et au portefeuille", commente Loïck Bekaert. Gaspiller, c'est en effet jeter de l'argent à la poubelle. Selon les chiffres de la Région flamande datant de 2018, on estime en effet qu'un foyer pourrait économiser en moyenne 369 euros/an en diminuant son gaspillage alimentaire.

Dans les foyers, éviter le gaspi est un défi
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L’impact colossal du gaspillage alimentaire sur l’environnement

On a tendance à penser que, puisque c'est naturel et organique, il n'y a aucun impact à jeter de la nourriture. Mais jeter n'est pas un geste anodin", déclare Julia Peshkova, participante à la Food Waste Mission organisée par FoodWIN. Les chiffres lui donnent raison…

À l’échelle mondiale, quelque 1,3 milliard de tonnes, soit un tiers des aliments que l’on produit, termine à la poubelle. Ceci à une étape donnée de la chaîne alimentaire, entre la production et la consommation, en passant par la transformation et le transport. Au sein de cette chaîne alimentaire, dans laquelle ces aliments se perdent, les consommateurs ont une grande part de responsabilité : on estime que les ménages belges sont responsables d’un quart du gaspillage alimentaire total (contre une moyenne de 50 % au sein de l’UE).

À l'échelle européenne, on jetterait entre 15 et 40 kg de nourriture par an et par personne. Selon des chiffres publiés en 2018 par la Région flamande, chaque individu produit en moyenne 37 kg de déchets alimentaires annuellement. En Wallonie, les chiffres du plan des déchets ressources de 2016 stipulent qu'un habitant jetterait 15,4 kg chaque année. Un chiffre cependant sous-estimé car ne tenant pas compte notamment des aliments éliminés sous forme liquide, des aliments compostés à domicile, des restes alimentaires donnés aux animaux ni de ceux jetés en dehors du domicile. "Quels que soient les chiffres exacts, jeter plusieurs dizaines de kilos de nourriture par an et par personne est énorme", soulève le réseau Ecoconso.

Et plus on avance dans la chaîne, plus l’impact du gaspillage est élevé puisque ce ne sont pas seulement les matières premières qui sont perdues mais également l’énergie, l’eau, etc. qui sont consommés pour obtenir ce produit. Enfin, en plus d’un aliment qui n’est pas consommé, c’est un déchet qui devra, en bout de course, être traité.

Si le gaspillage alimentaire était un pays…

Tout ceci avec un impact sur l'environnement phénoménal : "Le gaspillage alimentaire mondial vaut pour 8 % des émissions de gaz à effet de serre", soulève Loïck Bekaert, chef de projet "citoyens" pour FoodWIN. "Si le gaspillage alimentaire était un pays, il serait le 3e plus grand pollueur au monde derrière les États-Unis et la Chine"

Le Project Dawntown classe même la diminution du gaspillage alimentaire comme solution principale pour lutter contre le réchauffement climatique.

"Il faut accorder la priorité absolue à la prévention des pertes et du gaspillage alimentaire. Outre l'amélioration des pertes de récolte à la ferme, une meilleure adéquation de la production et de la demande permettrait de ne pas utiliser les ressources naturelles pour produire des quantités de nourriture non nécessaires. Lorsqu'il s'avère impossible de réutiliser, il faut opter pour le recyclage et la récupération […] : Recyclage des sous-produits, compostage et incinération avec récupération d'énergie. La nourriture non consommée qui pourrit dans les décharges est un gros producteur de méthane, un gaz à effet de serre particulièrement nocif", avertit la FAO, l'organe des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture.

L’Europe s’est quant à elle engagée à réduire le gaspillage alimentaire de 50 % d’ici 2030.

En quelques chiffres

Selon la FAO :

Le gaspillage alimentaire dans le monde s'élève à 1,3 milliard de tonnes par an, soit un aliment produit sur trois.

L'empreinte carbone des gaspillages alimentaires est estimée à 3,3 milliards de tonnes d'équivalents CO2 (tous gaz à effet de serre confondus) rejetés dans l'atmosphère chaque année.

Le volume total d'eau utilisé chaque année pour produire de la nourriture perdue ou gaspillée (250 km3) équivaut à trois fois le volume du Lac Léman.

28 pour cent des superficies agricoles du monde – soit 1,4 milliard d'hectares de terres – servent annuellement à produire de la nourriture perdue ou gaspillée.

Quelque 815 millions d'individus souffrent de la faim dans le monde.

Ecoconso lance aussi ses défis !

Ecoconso a lancé, il y a quelques semaines, sa campagne annuelle sur le thème de la diminution de la consommation pour un avenir plus durable. Soulignant que tous ces "moins" mènent à "plus" : de santé, d'économie, de sens, de pouvoir d'action… elle invite les consommateurs à relever plusieurs défis en ce sens.

"Parfois, tout ce qu'il manque pour passer à l'action, c'est l'impulsion de départ. La voici !"Tous les 15 jours, l'asbl propose aux consommateurs de relever un défi thématique. Au sein de celui-ci, chaque participant A le choix de réduire ce qui est le plus pertinent à ses yeux. Ainsi, pour "plus de sens", elle vous propose de diminuer votre empreinte carbone, l'encombrement, le temps passé en magasin. Il est alors demandé de choisir les défis spécifiques à chaque catégorie. Pour que ces challenges soient courronnés de succès, les participants recoivent une série de conseils adaptés à leurs choix.