Habitat & Humanisme, bâtisseurs de liens

L'accès au logement est un droit fondamental. Pourtant, trop de personnes sont encore sans abri ou mal logées. Depuis seize ans, Habitat & Humanisme Belgique bâtit des murs qui sécurisent et… qui rassemblent.

Reportage
Valentine Van Vyve

La structure de bois a été recouverte d’une tôle ondulée blanche. Percée d’une vingtaine de fenêtres, la bâtisse pimpante de trois étages contraste avec le ciel bleu. À l’intérieur, le bois a répandu son odeur envoûtante. Les matériaux ont été choisis pour leurs capacités de réemploi. La chape de béton doit encore être coulée au sol avant d’entamer les finitions mais l’on distingue déjà les différents espaces. Deux studios aux larges baies vitrées au rez-de-chaussée, deux appartements au premier et au second étage, deux duplex au troisième.

Ces huit unités de logements à haute performance énergétique accueilleront bientôt leurs futurs locataires. "Les fondations ont été posées en janvier et on attend les occupants pour le mois de mars prochain", explique Fabian Pirard, responsable de la gestion immobilière chez Habitat & Humanisme (H&H). L'ASBL est en effet le promoteur immobilier de l'immeuble schaerbeekois. "Promoteur immobilier social", précise Louis de Beauvoir, son président et fondateur, puisqu'il construit ou rénove des logements à destination des personnes en situation de (grande) précarité.

Du logement à l’habitat

“Trop de personnes n’ont pas de toit. Trop de personnes sont mal logées dans des endroits précaires, surpeuplés, insalubres”, rappelle le dernier rapport d’activité de l’association. “Trop de personnes sont fragilisées par le manque de liens ; des liens rompus, démolis, brisés”, ajoute M. de Beauvoir.

C'est par l'accès à un logement de qualité qu'Habitat&Humanisme entend répondre à l'exclusion et à l'isolement des personnes en difficulté, particulièrement des primo-arrivants, personnes sans abri et familles monoparentales. "Notre double mission, c'est de garantir au maximum de familles un logement durable pour chacun et des liens de proximité pour tous", résume Louis de Beauvoir. "L'accès au logement est un droit", rappelle-t-il. "Quant à la durabilité, ce n'est plus une option : sans considération écologique, nous disparaîtrons."

Dans cette manière de penser le logement, l’architecture est mise au service de l’objet social : un logement à soi comme porte d’entrée vers le monde et la création de liens sociaux, telle est la philosophie mise en place dans les nonante-quatre appartements rassemblés au sein de dix immeubles, en Région bruxelloise et en Wallonie.

"Les parcours de logement compliqués qu'ont traversés les locataires illustrent un parcours social qui a, souvent, brisé les liens, la confiance en soi et l'estime de soi", remarque Jérémy Favreau, responsable d'accompagnement. "Ces logements à vocation sociale offrent d'abord un lieu sécurisé, un endroit ou se poser". "C'est de l'ordre de l'intériorité, ajoute Louis de Beauvoir. Il faut en prendre soin pour être ensuite capable de se tourner vers l'extérieur, vers l'autre et être en relation avec lui." "Le lien commence là où s'arrêtent l'instabilité et l'inquiétude", estime Clé Causin, Directrice de H&H. Le logement est ainsi vu comme "une manière de sortir de la survie pour entrer dans la vie, se l'approprier" et est à ce titre au coeur d'un projet de vie.

Habitat & Humanisme, bâtisseurs de liens
©D.R.

Révélateur de talents à partager

"Épuisés par leur parcours, beaucoup n'ont plus conscience de leurs compétences", souligne Jérémy Favreau. Habitat&Humanisme s'attelle dès lors à mettre en place un programme social adapté aux locataires et mobilise pour ce faire des acteurs du tissu social local, ancrés dans le quartier, et du personnel spécialisé pour les accompagner au quotidien dans leur projet individuel et commun.

Dans un rôle complémentaire au personnel psychosocial, Stéphane joue, à certains égards, celui de "révélateur de talents". Cela fait quatre ans qu'il est bénévole pour H&H. "On pense souvent à ce que l'on apporte aux locataires… mais moi, je grandis à leur contact", commente cet ancien bénéficiaire. "Je donne un peu de ce que j'ai reçu", poursuit-il. On lui demande d'être à l'écoute, "en première ligne", de "nourrir le lien" et de "reconstituer les prémices d'un réseau social mis à mal". Au-delà de cette présence, il "propose certaines activités mais (on) répond aussi aux souhaits des locataires". "Les locataires ont des compétences qu'ils peuvent mettre au service du groupe", souligne Jérémy Favreau. C'est ainsi qu'ont été organisés ci et là des ateliers de couture, d'informatique, de jardinage. La personne qui transmet ce savoir retrouve un sentiment d'utilité et en est ainsi valorisée.

"La solidarité ne se décrète pas"

"On laisse à la personne son potentiel de lien et d'action", glisse Louis de Beauvoir. Si "on ne décrète pas la solidarité", on peut l'induire ou "créer les conditions favorables" à ce qu'elle émerge, pense Jérémy Favreau. H&H tente dès lors de "recoudre du lien social".

À cet égard, il existe, dans chaque immeuble construit par H&H, un local commun. Rue Jolly à Schaerbeek, on ne peut le manquer : vitré avec vue sur le jardin commun, les locataires passeront systématiquement devant lui en rentrant chez eux. "Une manière de les inviter à s'intéresser aux activités qui y sont organisées, à ce qui s'y passe", souligne Fabian Pirard. Il a pour vocation d'être un lieu "de lien et de liant", ajoute Jérémy Favreau. Même si "on invitera toujours, et qu'on n'obligera jamais", c'est un lieu propice à l'échange et au partage où se côtoient les locataires, les associations venant y animer des ateliers, leurs bénéficiaires… voire les habitants du quartier. "L'insertion sociale du locataire passe nécessairement par le lien avec son environnement", estime Jérémy Favreau.

Osman est l'un des premiers occupants de l'immeuble que l'association a construit rue Perle, à Molenbeek. Avant cela, cet homme âgé de 52 ans "vivait avec les rats". Aujourd'hui, il partage son lieu de vie avec seize autres familles. Une cohabitation "pas toujours facile", concède-t-il. Il faut en effet composer avec les différences, les habitudes de certains, le bruit des autres. Certaines addictions, aussi. Mais face aux difficultés de la vie, "on est solidaire, on s'entraide", insiste-t-il. "Avec les devoirs des enfants, la langue, l'administratif…" Au contact des autres locataires, Osman a même appris la langue arabe. Cette diversité, il la chérit. "Quand il y a un décès, on se rassemble. On est présents les uns pour les autres quelle que soit la religion ou l'orientation sexuelle. Il y a, avant tout, de la chaleur humaine !"

"Prendre soin de l'autre, c'est de l'écologie humaine. C'est une nécessité, commente le président de H&H. Le logement peut être perçu comme un enfermement… Nous faisons tout pour qu'il soit source d'ouverture à la différence. L'altérité est vivifiante et nous révèle à nous-mêmes", observe Louis de Beauvoir, qui nous presse à "nous ouvrir plutôt que de nous enfermer dans des îlots identitaires."

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Réunir valeur financière et valeurs morales

Habitat & Humanisme n’est pas assis sur une manne d’or, prévient son président Louis de Beauvoir. La structure parvient cependant à construire et rénover des logements et est propriétaire de 19 (soit 30 %) d’entre eux. Le reste des biens est vendu – sur plan – à des investisseurs privés.

Ceux-ci sont néanmoins attachés à une clause de servitude sociale de vingt ans, et donc tenus à mettre le bien à disposition de l'Agence Immobilière Sociale (AIS) responsable de la gestion locative, de l'attribution des logements et de l'accompagnement des locataires. "Elle garantit aussi qu'il n'y ait pas de vide locatif", précise Fabian Pirard, responsable de la gestion immobilière.

L’attrait de l’aventure sociale

"La TVA sur ces logements dits conventionnés est de 12 %, poursuit-il. C'est un produit financier dont le rendement est de 2,5 %." Un investissement non dénué d'intérêt… ni de sens. Car "on constate que les personnes qui investissent dans ce type de bien sont avant tout touchées par l'aventure sociale et désirent mettre ce petit excédent financier au service du projet", observe Louis de Beauvoir. "La valeur financière est ainsi mise au profit de valeurs morales." L'argent devient alors vecteur de solidarité. "Nous voulons créer des ponts entre des mondes qui habituellement ne se rencontrent pas", motive-t-il. Et avec eux, c'est le regard de la société sur la personne précarisée qu'il entend changer.

Et si les locataires devenaient à leur tour propriétaire ? "Les familles ne sont pas logées pour un temps déterminé et sont au contraire soutenues jusqu'à ce qu'elles n'en ressentent plus le besoin. Cela dit, le logement à vocation sociale est un tremplin vers plus d'autonomie", souligne Jérémy Favreau, responsable de l'accompagnement des locataires.

Un ascenseur vers la propriété

À cette fin, et dans le but de sortir les familles à revenus modestes de la précarité du logement, H&H accompagne au sein des Groupes d’Epargne Collective et Solidaire (GECS) celles qui souhaitent accéder à la propriété. Ces dernières bénéficient de formations et d’un accompagnement tout au long de leur parcours.

Ces groupes fonctionnent avec l’appui du Fond du Logement, du CIRE et du cabinet Actalys et selon un système de tontine, explique Jérémy Favreau. Celui-ci permet de payer l’acompte pour ceux qui achètent un bien ; il représente une manière d’épargner pour les autres.

Et Jérémy Favreau de retracer l'histoire de vingt-quatre familles qui se trouvaient jadis dans une situation de précarité. Les quelques années passées dans un logement à vocation sociale leur ont permis de reprendre pied et, finalement, d'acquérir leur propre habitation. C'est notamment le cas de Stéphane, qui accompagne désormais les familles dans leurs démarches et leur partage son expérience. "Habitat et Humanisme, c'est un ascenseur du logement", ponctue Fabian Pirard.