Sortir de notre addiction au numérique

En croissance continue, le numérique est devenu une source d’émissions de CO2 très importante. Équipements et usages ont dans le même temps divers effets néfastes sur l’environnement. Les experts appellent à la sobriété.

Sortir de notre addiction au numérique
©SHUTTERSTOCK

Natascha Gritte et Brahima Bakayoko viennent de lancer leur boite de développement web. « On propose des services numériques éco-conçus », résume Mme Gritte. Des sites pratiques, ergonomiques et simples, qui répondent à des besoins précis. Des sites sur lesquels « on trouve rapidement l'information que l'on cherche, en ouvrant le moins de pages possibles et en limitant le temps de navigation », renouant ainsi avec les fondements de l'outil numérique. Des sites statiques « qui ne nécessitent aucune connexion à une base de données » et légers, comportant peu d'images, aucune vidéo incrustée. Une page par fonction : exit les colonnes d'encarts publicitaires, prévisions météo ou fil Twitter. « Si tous les sites étaient développés de cette manière, cela ferait la différence en termes de pollution numérique », juge-t-elle.

Le modèle dans lequel s’inscrivent les deux jeunes entrepreneurs est celui de la sobriété numérique. Dans ce secteur, les acteurs sont pourtant encore peu nombreux à prôner un usage modéré de la ressource.

Pourtant, l'impact environnemental du numérique est important : au niveau mondial, il est responsable d'environ 4% des émissions de gaz à effet de serre. « Les impacts environnementaux d'un équipement numérique ne sont pas les mêmes selon les étapes de son cycle de vie », soulève néanmoins Frédéric Bordage, spécialiste français du numérique responsable et fondateur de GreenIT.fr. "Ce sont surtout les étapes d'extraction des matières premières (minerais notamment) et leur transformation en composants électroniques qui induisent des impacts : épuisement de ressources abiotiques, pollutions, émissions de gaz à effet de serre, etc.", peut-on lire dans une étude publiée par GreenIT en septembre 2019.

C'est donc au moment de la fabrication des équipements numériques (ordinateurs, smartphones, câbles...) qu'ils sont les plus élevés. « Leur production est responsable d'environ 80% de l'empreinte environnementale du numérique », soulève Frédéric Bordage.

L’utilisation de ces outils via l’électricité nécessaire à leur fonctionnement compte quant à elle pour seulement 20% de l’impact global (la répartition dépend toutefois du mix énergétique de chaque pays).

« L'indicateur le plus pertinent est celui de l'épuisement des ressources abiotiques », souligne M. Bordage. Le numérique est en effet une ressource non renouvelable dont nous usons et abusons. A titre d'exemple, on compte entre 40 et 60 matières différentes dans un seul smartphone, dont des métaux pratiquement tous rares et critiques. « Pour fabriquer un smartphone de 120 à 150 grammes, il faut extraire 150 à 200kg de matière première. Vous portez sur le dos trois sacs de ciments équivalent de CO2 dont 80% avant même son utilisation », illustre Olivier Vergeynst, directeur de l'Institut belge du Numérique Responsable.

Si les chiffres varient selon les études, les constats, tendances et perspectives sont semblables. Au rythme où vont les choses, « on prévoit que l'impact du numérique triple entre 2010 et 2025, soulève M. Bordage. Aucun secteur ne connait une croissance aussi rapide de ses impacts sur l'environnement. » Le numérique consommerait par ailleurs 10 à 15% de l'électricité mondiale. Le constat est structurel : « Au rythme actuel, les réserves de gisement connues, accessibles techniquement et économiquement viables seront épuisées en trente ans, soit en une génération », explique M. Bordage.

« Junkies » en état d'addiction numérique, il appelle au sevrage. « Nous devons penser à des solutions pour une transition lente vers un monde inéluctablement moins technologique, puisqu'il n'y aura plus de ressources », soulève M. Bordage. En attendant des mesures structurelles et d'ampleur, l'heure est à la prise de conscience de l'impact de nos "clics" dématérialisés... Et à l'action : car chacun peut déjà agir à son échelle.

Moins d’équipements qui durent plus longtemps

« Il existe une masse d'équipements phénoménale : à la grosse louche, 100 millions de serveurs, 1 milliard d'équipements de réseau et 40 milliards d'équipement d'utilisateurs, dont un nombre important dort dans les tiroirs, égraine Olivier Vergeynst. On n'y pense pas quand on achète un écran plat, un smartphone, une tablette, un laptop puis une montre connectée et une caméra de surveillance.» En tant que consommateur, l'équipement est pourtant le principal levier à actionner pour faire une différence. « L'appareil le moins polluant est celui qu'on ne fabrique pas », pointe Frédéric Bordage.

Pour en fabriquer moins, il faut éviter de se suréquiper. « En ne renouvelant pas nos appareils, on fait les 3/4 du travail », estime-t-il. « Ai-je besoin de cet appareil ? », voilà dès lors la première question à se poser. « A titre d'exemple, il faut lire 68 livres par an pour rentabiliser une liseuse d'un point de vue environnemental… la solution papier est souvent la meilleure ».

Dans l'affirmative, il convient de s'équiper en adéquation avec ses besoins et usages. « Plus une machine est puissante, plus grand est son impact à la fabrication. Il en va de même pour la taille des écrans, illustre Olivier Vergeynst. Pourquoi ne pas opter plutôt pour un projecteur, qui a beaucoup moins d'impact qu'un écran télé ? » Si les usages sont peu nombreux, on peut aussi penser à mutualiser les équipements et s'inscrire dans l'économie du partage.

Le deuxième levier d'action est celui de la durée de vie de nos appareils. A cet égard, le réemploi est probablement « la solution la plus efficace pour limiter notre impact », estime Frédéric Bordage. Il existe ainsi de plus en plus de fournisseurs d'équipements d'occasion reconditionnés avec garantie, notamment pour les professionnels. « Le citoyen constitue le premier levier de l'obsolescence programmée lorsqu'il refuse d'acheter des produits d'occasion. Or, cela devrait être la norme, comme c'est le cas pour une maison ou un véhicule », analyse-t-il. Et d'appeler à ne pas « céder aux sirènes du marketing ». « On n'a pas raté sa vie parce qu'on n'a pas de montre connectée à 40 ans ! », avance-t-il.

Allonger la durée de vie des terminaux et parvenir à une meilleure application du réemploi, « cela passe par des appareils qualitatifs, hautement réparables et modulables », poursuit Frédéric Bordage. « Opter pour un Fairphone. Pour un laptop, vérifier s'il est possible d'ajouter de la mémoire, d'installer un disque dur plus puissant, de changer la batterie… Tout cela permet d'allonger la durée de vie des appareils et dès lors d'en fabriquer moins », précise M. Vergeynst.

Ceci est d'autant plus important que « la fin de vie est très mal gérée », souligne-t-il. En 2019, on comptait, selon GreenIT.fr, quelque 53 millions de tonnes de déchets électroniques. Seulement 17% d'entre eux étaient correctement traités. « Pour que les équipements durent plus longtemps, il faut une meilleure stratégie de réemploi », insiste M. Bordage. Et d'en appeler aux pouvoir publics à créer un label pour identifier le sérieux des acteurs du reconditionnement, augmenter la garantie légale, mettre en place de consignes obligatoires pour les équipements numériques. Autant d'actions permettant de « créer de la confiance » auprès des utilisateurs et d'ainsi « massifier » le réemploi.

A l’usage, revoir ses réflexes

Dans nos usages du numérique, « nous sommes proches de l'overdose, analyse Frédéric Bordage. L'enjeu dans nos gestes quotidiens, c'est d'être plus raisonnables. »

L'attention se tourne naturellement vers la vidéo, qui occupe 80% de la bande passante (60% de vidéo en ligne dont une majorité de vidéo à la demande et de pornographie). « Regarder une vidéo en streaming ou faire une visioconférence ne pose en soi pas de problème : la consommation électrique reste minime car les équipements sont allumés et continuent de fonctionner, remarque Olivier Vergeynst. Le souci se pose quand 10 000 personnes le font simultanément. » En effet, une quantité de données importantes est alors échangée en même temps, contribuant à la saturation de la bande passante, et donc de l'infrastructure numérique existante. « Plus on veut de bande passante, plus on doit étoffer le réseau, plus onimpactsl'environnement », résume M. Vergeynst.

Pour éviter cela, il convient de changer ses réflexes : privilégier une connexion filaire, à défaut wifi, trois fois moins énergivore que l'usage de données mobiles (type 4G) ; regarder les vidéos en basse définition et non en 4K, éviter le binge watching, choisir les vidéos que l'on regarde et, pour ce faire, éviter les mécanismes addictifs tels que le démarrage automatique des vidéos ; télécharger les vidéos (en wifi) plutôt que de les regarder en streaming ; trier les photos avant de les stocker dans le cloud, une fois connecté à la box wifi ; éteindre celle-ci, comme on a pris l'habitude d'éteindre la lumière ; préférer la TNT plutôt que l'ADSL pour regarder la TV ; écouter de la musique à la radio, voire sur Spotify en wifi, plutôt que « d'écouter YouTube »...

Quelque 20% de la bande passante sont enfin consommés par les sites web, les mails, les messageries instantanées, le stockage de données, les réseaux d'entreprises,… Pour diminuer son impact, le premier pas serait de concevoir les services numériques de manière écoresponsable. En tant qu'utilisateur du web, pensez à utiliser une plateforme de transfert de fichiers avec la mention d'un hyperlien dans le mail plutôt que d'envoyer des pièces jointes. « On entend souvent qu'il faut trier ses mails… mais cela ajoute un impact. Ca n'a donc aucun sens », souligne Frédéric Bordage. Mieux vaut limiter ceux que l'on envoie.

Tout cela fait partie des grands « mésusages » du numérique, soulève-t-il. « Ce qui est fondamental, c'est que nos usages ne contribuent pas à déclencher l'obsolescence de nos appareils, à boucher le tuyau internet qui nous pousserait à aller vers la 5, 6 ou 7G ; qu'ils ne participent pas à saturer les serveurs des data centers qui pousserait à en construire de nouveaux », résume l'expert en sobriété numérique.

Déconstruire l’impact des petits gestes

Cela étant dit, « il faut déconstruire l'impact des petits gestes - favoriser un moteur de recherche écolo, trier ses mails, gérer ses favoris - qui ne constituent pas de véritables solutions. C'est comme si on essayait de faire face au changement climatique uniquement par le tri des déchets ménagers, insiste Adrien Voisin, Maître de conférences à l'UNamur. La responsabilité est ainsi rejetée sur le consommateur. Il vit dans une société qui lui impose la technologie pour travailler, communiquer… et pourtant les alternatives sont peu nombreuses, voire inexistantes. Contrairement à ce qui existe dans l'alimentaire ou la mode si on veut opter pour une consommation plus responsable.»

« Et pendant qu'on focalise notre attention sur une part infime de nos impacts, on se détourne des véritables leviers d'action, abonde Frédéric Bordage. Pendant qu'on supprime nos mails, on évite de questionner l'économie du produit, la surconsommation, l'obsolescence programmée. » (lire ci-dessous) Selon lui, « l'avenir de l'humanité passera par une utilisation intelligente, raisonnée et choisie des dernières réserves numériques à notre disposition ». « Des choix conscients et éclairés », ajoute M. Vergeynst.

« Les opportunités du numérique étant précieuses, mieux les calibrer est essentiel pour en préserver l'utile. Être 'sobre' à l'échelle de notre société, c'est donc réinventer nos usages pour qu'ils soient compatibles avec les contraintes climatiques », ponctue les auteurs du rapport du Shift Project (2018).

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Gare au rebond !

« L'application BlaBlaCar a l'objectif louable de favoriser le covoiturage pour diminuer l'impact environnemental des transports. Dans les faits, cela a stimulé la demande et a provoqué des trajets que les gens n'auraient pas faits si ça n'avait pas existé, car ils y ont vu une opportunité » de voyager à bas prix, expose Adrien Voisin, Maître de conférences à l'UNamur. « C'est donc contre-productif d'un point de vue environnemental. » Cet exemple illustre l'effet rebond. « Il existe non seulement dans le numérique mais aussi dans d'autres domaines et survient quand on développe une innovation technologique », poursuit-il. Pour mieux le comprendre, l'analogie avec les embouteillages est parlante : « On peut y répondre en augmentant le nombre de bandes. Mais au final, cela stimulera la circulation sur les routes. »

L'effet rebond est donc le mécanisme qui survient lorsqu'une innovation technologique censée améliorer une situation donnée devient contre-productive par l'usage qui en est fait. « Ce sont les effets pervers du système causés par la manière dont la société fonctionne », complète Adrien Voisin.

Olivier Vergeynst, directeur de l'Institut belge du Numérique Responsable, y va de sa propre illustration : « Avant, on ne regardait pas de vidéo sur un smartphone car ça prenait du temps à télécharger. Aujourd'hui, c'est tellement rapide qu'on n'y pense même plus. Le gain d'efficacité a provoqué un changement de comportement vers plus de consommation de données. »

Remplacer le vide par de la consommation

On lie souvent cet effet rebond au débat sur la 5G. « Celle-ci permet de diminuer la consommation d'électricité par megabit, ce qui est positif d'un point de vue environnemental. Mais dans le même temps, elle permettra des usages jusqu'alors impossibles », explique M. Voisin. « L'innovation technologique qui amène une plus grande efficience stimulera de manière importante une consommation qui n'existait pas ! On remplace le vide par de la consommation. » Ainsi, la technologie « crée des besoins », observe-t-il. « Et la 5G est un produit marketing comme un autre ! » Frédéric Bordage abonde : « L'un des effets délétères de la 5G, c'est de rendre possible des usages qui ne l'étaient pas, comme celui de regarder une vidéo de chat en HD à du 300km/heure dans un TGV. Ne sommes-nous pas là dans une légère exagération ? Dans une dernière nuit d'ivresse numérique, n'est-on pas en train d'handicaper la capacité de nos enfants à se soigner, à accéder à la culture, à transmettre ? Cela me semble déraisonnable… »

Un choix de société

Retrouver la raison. C'est ce à quoi appelle Adrien Voisin. Le système informatique étant lui-même « englobé dans une sphère économique », les innovations technologiques doivent nécessairement « être pensées à l'aune d'une vision à long terme sur notre modèle de consommation ». Il est ainsi fondamental d' « englober l'IT et le numérique dans la sphère plus large de la société ».

Dès lors, « ce n'est pas tant la technologie mais ce qu'on en fait qui déterminera son impact positif ou négatif », estime le Maître de conférences namurois. « L'effet rebond risque d'invalider une révolution par le numérique s'il n'y a pas de changement global des mentalités. »

Un prérequis s'impose donc : « La société doit avant tout changer son rapport à la technologie », pense Adrien Voisin. Et se poser la question de la place qu'on veut lui donner. « Notre civilisation est à l'heure des choix », martèle Frédéric Bordage, fondateur de GreenIT.fr. S'il semble certain qu'on ne peut continuer à consommer du numérique au rythme actuel sous peine d'un « effondrement », encore faut-il déterminer les usages que l'on en fait. « Est-il un outil pour améliorer les soins de santé, le travail, la communication ou un objet récréatif ? », interroge Adrien Voisin. « L'humanité a besoin du numérique pour l'ouverture à l'autre, l'accès à la culture, la modélisation du climat, et pour faciliter la transition », appuie Frédéric Bordage. Utilisée de manière éclairée et raisonnable, « la technologie peut être mise au service de la résilience de l'humanité », pense-t-il.

Si le rôle de l'outil numérique dans une transition verte fait débat, reste qu'en tout état de cause, « la question à se poser est celle-ci : quelle est la valeur ajoutée sociétale d'une technologie ? », interroge Olivier Vergeynst.

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Frédéric Bordage est l'auteur de "Tendre vers la sobriété numérique, je passe à l'acte" (Acte Sud), un mode d’emploi dont l'objectif est d’aider les citoyens à passer à l’action,