Feuilles d’ananas et liège, les sacs vegan d’une artisane namuroise

Dans son petit atelier de couture des Ardennes namuroises, Soho Francotte travaille les feuilles d’ananas et l’écorce de liège. Elle transforme ces matières en sacs, pochettes et autres accessoires. Des alternatives végétales au cuir animal et issu du pétrole.

Reportage Valentine Van Vyve

Philosophe de formation, successivement professeure d'anglais puis musicienne et chanteuse dans un groupe, à bientôt 36 ans, Soho Francotte se réinvente une nouvelle fois, à la faveur du Covid. "J'avais l'habitude d'être sur les routes, de voyager, de rencontrer du monde… Et du jour au lendemain, les salles de spectacle ont fermé et cette vie-là s'est arrêtée", se souvient-elle avec une pointe d'amertume dans la voix. "Sans perspective", elle ressent alors le "besoin de se projeter".

"En tant que musicien, ce que l'on crée est impalpable, poursuit la jeune femme. J'avais envie de créer, cette fois, quelque chose de physique avec mes mains." Elle sait comment dessiner des patrons et a des bases de couture. Un loisir qu'elle avait mis de côté pour poursuivre ses rêves musicaux et auquel elle a choisi – puisqu'elle en a le temps – de se consacrer. "Je m'étais déjà dit que ça me plairait de fabriquer des sacs et accessoires", glisse-t-elle. Ses mains, plutôt que de pianoter sur un clavier ou de taper sur des percussions, manient désormais le fil et l'aiguille. Elles donnent forme à la matière… plutôt que de faire vibrer l'air et s'envoler les ondes.

En juillet 2021, elle lance son entreprise. "Je ne pouvais pas m'empêcher de penser qu'il fallait être fou pour lancer une boîte à ce moment-là !", s'amuse-t-elle quelques mois plus tard.

Maroquinerie végétale

"Étant vegan, il était évident que je me lancerais dans de la maroquinerie vegan elle aussi", poursuit la jeune artisane. Plus contraignant encore, elle se met à la recherche d'alternatives au cuir animal comme à celui issu de la pétrochimie. Exit dès lors, le bien connu similicuir, composé de plastique. Parmi les matériaux existants, Soho Francotte a déniché deux matières végétales qui remplissent les critères écoresponsables qu'elle s'est fixés : le liège et le Piñatex. Si le premier est connu du grand public essentiellement pour sa transformation en bouchons, le second ne l'est probablement qu'auprès d'un public averti du "lifestyle vegan, du secteur de l'industrie automobile et de la chaussure", soulève avec sourire Soho Francotte.

Pourtant, le Piñatex présente de multiples propriétés avantageuses : "Actuellement utilisé pour confectionner des chaussures et des sièges de voiture, il est extrêmement robuste et durable dans le temps", explique-t-elle. Sa durabilité tient aussi de ce qu'il s'inscrit dans une certaine circularité. En effet, les fibres proviennent de feuilles d'ananas qui, autrement, seraient brûlées par les agriculteurs qui les cultivent. Déchets de l'industrie agricole, elles trouvent dans la maroquinerie un débouché qui leur donne de la valeur. "Évidemment, les agriculteurs en tirent un revenu", souligne Soho Francotte. Une manière, pour celle qui est née aux Philippines, de "soutenir la population locale".

Quant au liège – si Soho Francotte n'en "était pas fan au début !" – il présente aussi l'avantage de la solidité en plus d'une imperméabilité naturelle ô combien utile sous nos contrées. Au niveau écologique, "son usage ne nécessite pas d'abattre des arbres, insiste Soho Francotte. On prélève l'écorce de l'arbre, qui se régénère ensuite tout seul pendant 9 à 15 ans". Cette particularité présente en outre l'avantage de ne pas pousser à étendre les terres destinées à des cultures non vivrières, estime-t-elle encore.

Au toucher, le Piñatex "est texturé", décrit la créatrice. De petits reliefs irréguliers marquent en effet la matière, teinte dans diverses couleurs. Au contraire, le liège est aussi doux que la peau d'un bébé ! "De manière surprenante d'ailleurs ! Comme c'est du bois, on s'attend à une matière rugueuse", commente Soho Francotte. Il est, tout aussi étonnamment, malléable et d'une grande finesse.

Feuilles d’ananas et liège, les sacs vegan d’une artisane namuroise
©Lubay

“La cohérence prend du temps !”

En recherche constante de nouveaux matériaux, elle s'essaierait bien au cuir de cactus, venu tout droit du Mexique. "Mais il n'y a pas encore de fournisseurs européens", regrette-t-elle. Un frein, pour cette créatrice pétrie de valeurs, car à côté du respect du bien-être animal et de l'environnement, Lubay met un accent important sur le respect des travailleurs : leur salaire comme leurs conditions de travail. "C'est la raison pour laquelle je travaille avec des fournisseurs et des ateliers européens, où les conditions de travail y sont respectueuses des ouvriers", motive-t-elle. Le Piñatex, venu des Philippines, est ainsi acheminé par une entreprise espagnole, qui transforme et teint les fibres dans la péninsule ibérique. Le liège est quant à lui cultivé et transformé au Portugal.

Si elle ne déroge pas à la ligne qu'elle s'est fixée, "la cohérence prend du temps", remarque l'entrepreneuse. Finalement, son agenda est davantage rempli par "la recherche de matériaux, la gestion des contacts avec les fournisseurs, celle de la communication et des réseaux sociaux, la comptabilité…" que d'heures passées dernière sa machine à coudre. "C'est comme en musique : on passe la majeure partie du temps à répéter et à chercher des concerts plutôt que de jouer devant le public", compare-t-elle.

Le résultat tangible de ce travail de "couteau suisse", ce sont des sacs à main, à dos, pochettes et accessoires fabriqués en séries limitées. "Je n'ai pas beaucoup de stock", souligne la créatrice. Pas besoin de les écouler à la faveur de soldes saisonnières non plus – "Je ne veux pas brader le travail", dit-elle. Dans le même ordre d'idées, pas question de créer des collections saisonnières : les pièces sont pensées "pour toute l'année et sont durables dans le temps".

Feuilles d’ananas et liège, les sacs vegan d’une artisane namuroise
©Lubay

Vendues sur son e-shop et dans quelques boutiques de créateurs à Liège et à Namur, Soho Francotte cherche pour ses pièces de nouveaux débouchés, "pourquoi pas dans la maroquinerie classique, pour proposer une alternative ?" Si elle est consciente que ces produits s'inscrivent dans un marché "de niche", elle a constaté que le "made in Belgium" est de plus en plus recherché et valorisé par "un consommateur que le Covid a rendu plus conscient de sa manière d'acheter". "On oublie trop souvent que l'on sait, nous aussi, faire des choses avec nos mains…", soulève-t-elle encore. Et d'appeler à la valorisation du travail artisanal belge. Un levier économique, pense celle qui "rêve d'employer des gens afin d'avoir un impact sur le développement de la région".

Une région dans laquelle elle s'est installée en plein confinement, avec son compagnon, quittant Bruxelles pour ce paisible coin d'Ardennes. "Lubay, j'espère que c'est mon dernier changement de vie !", s'amuse la créatrice. Dehors, en contrebas de la maison de bois en pilotis, les parcelles potagères ont été consciencieusement recouvertes d'une couche épaisse de paille et d'herbe pour l'hiver. Le printemps venu, les semis qui poussent déjà derrière la grande baie vitrée y seront plantés. "On tente d'être autonomes en fruits et légumes", glisse Soho Francotte. Mettra-t-elle, un jour, les aiguilles de côté pour plonger les mains dans la terre… ?

Un nouveau changement de vie ne semble pas exclu !