Le maillage du textile et de la technologie

La Green Fabric, qui vient de prendre ses quartiers dans un bâtiment à Forest, est le premier FabLab textile bruxellois. Un lieu de mutualisation des ressources et des connaissances. Où artisanat et technologie vont de pair et s’enrichissent l’un l’autre.

L'open space est calme, en cette veille de congé. "Généralement, le vendredi est un jour animé", entame Valentine Fruchart. Des neuf créatrices résidentes – textile, bijoux, céramiste, plasticienne, tricot machine –, seule Stéphanie Vilayphious est assise derrière sa tisseuse, le regard rivé sur des fils qu'elle manie avec minutie. Depuis peu, la Green Fabric a emménagé dans un espace de 250 m2 entièrement dédié à la création, textile surtout. Un lieu un peu atypique où l'on marie la conception de tissus et la technologie. "Nous sommes le premier FabLab textile à Bruxelles", se réjouit sa fondatrice.

Ainsi, la machine à tricoter électronique de Stéphanie est-elle dotée d’un microprocesseur permettant d’y connecter un ordinateur : des motifs conçus sur celui-ci seront réalisés dans un second temps par la brodeuse (lire ci-dessous).

Le maillage du textile et de la technologie
©FLEMAL JEAN-LUC

Mutualiser matériel et compétences

Cela fait deux ans que le concept a été lancé, occupant temporairement, d'abord, un bâtiment public de la commune de Forest, qui lui a permis de "tester le projet", raconte Valentine Fruchart. Pour ensuite voler de ses propres ailes. "Dans ce nouvel espace, à Forest toujours, on trouve plusieurs ateliers privatifs ainsi qu'une zone partagée avec des tables de travail et toute une série de machines – tisseuses, brodeuses, machines à coudre, découvreuse, surjeteuse, découpe laser, imprimante textile…", détaille Mme Fruchart. Des outils qui prennent de la place et qui coûtent cher. Leur mutualisation est donc essentielle. "Il est également possible de louer ces machines à l'heure ou à la journée, moyennant une courte formation", ajoute Valentine Fruchart.

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Cet espace partagé est aussi un lieu de riches échanges entre des personnes "aux profils différents", estime la coordinatrice pour qui "la force du collectif" joue un rôle prépondérant tant dans l'aspect créatif, grâce à des échanges de compétences et d'expériences, qu'en termes de débouchés. Les workshops à destination du grand public sont l'un d'eux. "Chaque créatrice en donne un à deux par mois", précise Valentine Fruchart.

Autonomie et émancipation

Pour contrer la concurrence – déloyale – avec les produits à bas prix venus de l'étranger, Valentine Fruchart estime que le soutien aux acteurs locaux est indispensable. "Le but est de les aider à se développer", explique-t-elle. Des actrices plus précisément, jusqu'à présent.

La Green Fabric met un accent particulier sur l'intégration des femmes dans le monde du numérique, dans lequel celles-ci restent relativement peu visibles, via le subside européen "She makes" visant à soutenir les femmes dans les domaines du textile et de la tech. "Au-delà d'ateliers spécifiques pour les étudiantes en design textile et en stylisme, on permet à la gent féminine d'avoir accès à un lieu à soi pour créer". Une idée qui n'est pas sans rappeler le concept d'une "chambre à soi" cher à l'écrivaine Virginia Woolf, postulant qu'un lieu privatif est essentiel à l'acte créatif.

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©FLEMAL JEAN-LUC

De l'autonomie dans la pratique professionnelle, d'une part, mais aussi celle acquise par le grand public venu se former. "Nombre de participants pensent ne rien savoir faire… Pourtant, ils arrivent rapidement à un résultat satisfaisant !", relate Valentine Fruchart. "C'est ludique… et valorisant, de se réapproprier des savoirs trop souvent oubliés." "Dans une logique ou on achète et on jette dès que ça ne fonctionne plus, c'est aussi une opportunité de prendre conscience de ce que vaut un vêtement en termes de tissu, de temps passé à le confectionner… De changer son regard sur le produit et, de manière plus générale, la consommation", pense Mme Fruchart.

Des ressources locales et de récup

La ressource première des créatrices et des apprentis est constituée de matière… de récupération. "Notre volonté était d'inscrire les pratiques dans la circularité et, autant que faire se peut, de se fournir auprès de partenaires locaux", souligne Valentine Fruchart. "Si ce n'est pas de la 2e main, ce sont des matières naturelles : de la laine ou du lin." Après plusieurs années de pratique, elle n'en revient toujours pas : "La matière nous tombe presque dans les mains sans rien faire !" Le surplus est vendu dans une mercerie créée pour valoriser au maximum ces précieux tissus, tirettes, élastiques, pelotes de laine et autres boutons.

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La démarche est en fait née d'un souhait d'essaimer à plus grande échelle un changement individuel. "J'avais entamé un processus de 'déconsommation'", explique Valentine Fruchart. Celui-ci s'incarnait dans le fait de moins acheter, ou en seconde main, et de faire soi-même. "Comprendre qu'il était possible de faire beaucoup soi-même et que ça donne rapidement des résultats a favorisé ce changement de consommation chez moi", poursuit-elle. "Car c'est en faisant que je me suis rendu compte qu'un t-shirt à 5 euros, c'est impossible… ou alors que quelqu'un se fait exploiter quelque part au long de la chaîne."

C'est donc d'un double constat, celui d'une industrie textile à l'impact environnemental et social énorme et évident, qu'est née l'envie de faire autrement. "Quand on parle de changer nos modes de consommation, on pense d'abord à s'empêcher de faire – une contrainte – alors qu'on pourrait faire plus – mais le faire soi-même !", avance Mme fruchart. "Envisageons le paradigme autrement… Voilà la dynamique que je voudrais insuffler."

Quand la technologie nourrit la création


"Historiquement, raconte Stéphanie Vilayphious, le monde du textile et de la technologie ne sont pas si éloignés." De manière surprenante, ils ont une histoire commune et "se nourrissent l'un l'autre". Ainsi, "les métiers à tisser industriels Jacquard – de grande taille et capables de produire des motifs complexes – ont utilisé des cartes perforées, soit le système de mémoire développé par Ada Lovelace pour le logiciel du proto-ordinateur, à la fin du XIXe siècle, retrace-t-elle. À l'image des lettres de l'alphabet qui forment des mots, ces cartes perforées sont interchangeables et donnent lieu à des combinaisons infinies."

Ces échanges technologiques sont rendus possibles par le simple fait que "le textile comme le numérique ont une nature binaire : un fil au-dessus, un fil en dessous pour le métier à tisser ; des suites de O et de 1 pour le langage informatique", précise cette ancienne graphiste aujourd'hui reconvertie dans le textile.

Le textile pour apprendre le numérique

Dans ce FabLab, on revient donc aux origines, avec un petit quelque chose en plus ! "On réinjecte des propriétés numériques dans un outil qui est traditionnellement numérique – le travail textile – en lui donnant une plus-value nouvelle", estime la créatrice.

Les outils technologiques, – qu'il s'agisse d'une brodeuse, d'une découpeuse laser, d'une imprimante textile ou de machines à tricoter électroniques hackées (un microprocesseur permet d'y brancher un ordinateur) – sont utilisés pour "nourrir le processus créatif". Ils sont effectivement utilisés par les créateurs au service du développement de produits singuliers. "La découpe laser permet par exemple de rentabiliser le temps de découpe pour des pièces identiques ; on peut aussi broder des motifs bien plus complexes que s'ils étaient faits à la main", explique Valentine Fruchart. Qui précise fonctionner avec des logiciels open source, dans une perspective de partage.

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Les pratiques textiles ont aussi cet atout aussi surprenant que génial : "Le textile peut être un outil pour démystifier le numérique et en apprendre le fonctionnement", s'enthousiasme Mme Fruchart. À titre d'exemple, le travail sur la brodeuse nécessite de maîtriser les bases du code informatique pour réaliser un motif qui sera ensuite lu par la machine. "Cela permet de désacraliser les outils technologiques grâce à un traitement orienté résultat", renchérit Mme Fruchart. Des résultats tangibles et concrets "grâce au travail sur la matière". L'usage de ces outils numériques peut ainsi être une fin en soi tant ils sont vecteurs d'apprentissage.

Un réseau international de Transfer Labs

Concept unique. Si la Green Fabric est pionnière dans le paysage belge francophone, elle est loin d'être esseulée sur la scène européenne puisqu'elle a rejoint le réseau développé par la Fabricacademy, un organisme de formation aux nouvelles technologies appliquées à l'industrie textile. Il est composé des "Transfert Labs", soit des FabLab locaux, d'Amsterdam à Barcelone en passant par Lyon, qui mettent à disposition les outils nécessaires aux participants à ladite formation.

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Innovation. "Les thématiques, développées par un FabLab permettent d'impulser de nouvelles initiatives, précise Mme Fruchart. On travaille sur la filière laine, par exemple, en développant une minichaîne de production : de la toison au tapis, en passant par le filage et la teinture". Les projets sont développés par ailleurs au gré des envies, des besoins et des compétences des créateurs. Certaines machines sont hackées alors que d'autres sont fabriquées de toutes pièces.