Des palettes au mobilier, pour ne rien gaspiller

Donner au bois une deuxième vie, c’est le pari de Pierre Teyck. Chez PierRaBois, les menuisiers valorisent des matériaux qui auraient été jetés ou brûlés. Le bois de récupération retrouve fière allure dans du mobilier, des bardages et aménagements intérieurs.

Ça sent bon la sciure, lorsque l'on passe la porte de la menuiserie PieRaBois. Pierre Teyck, son fondateur et "self made menuisier", y ponce un panneau en hêtre multiplis qui deviendra, d'ici quelques jours, un bureau aux stries originales. "Le panneau a été valorisé à 95 %", commente-t-il d'emblée. Juste à côté, un panneau de peuplier foncé a été façonné en une élégante table de bois clair. "Il faut encore ajouter une couche de vitrifiant et elle sera prête", précise Pierre Teyck. De la planche initiale, dont certaines sont encore entassées, au produit fini, la main de l'homme a joliment posé son empreinte.

Des palettes au mobilier, pour ne rien gaspiller
©Jean-Luc Flemal

À quelques mètres de là, sous la mezzanine, les bois ont été triés selon leur provenance et leur essence : peuplier, chêne, hêtre, des résineux principalement. "On travaille ce que l'on a", commente Pierre Teyck. La principale ressource étant les europalettes, "un matériau courant et de qualité" souvent transformé en pellets ou brûlé dans des centrales thermiques à bois. "Autant les valoriser en en faisant des meubles", pense-t-il.

Car Pierre Teyck fait feu de tout bois. "Ce bois de terrasse qui a souffert au démontage, ça nous intéresse ! Cet ancien parquet en bois de bambou ou celui-ci, en chêne, abîmé dans les inondations de l'été dernier. S'ils ne peuvent plus être posés au sol, ils seront par contre parfaits pour un bardage", explique-t-il tout en montrant les différentes planches. "L'idée, en tout état de cause, est de valoriser le bois pour qu'il ne devienne pas un déchet, résume-t-il. Combien de tonnes sont jetées alors qu'avec un peu d'effort et de sueur, le matériau est encore valorisable ?"

Et pour réduire au maximum les pertes, l’équipe de PierRaBois utilise ses propres chutes pour se chauffer. Et Pierre Teyck de raviver les flammes alors que, dehors, tombe une fine pluie.

Des palettes au mobilier, pour ne rien gaspiller
©Jean-Luc Flemal

Glaneur de bois

Mais pour façonner la matière, encore faut-il mettre la main dessus. "C'est une grande partie du boulot", concède Pierre Teyck. La récup, c'est un peu le règne de la débrouille. Si des contrats de reprise ont été signés avec des entreprises de construction de la région – et apportent de beaux volumes de matériaux – les compères se doivent aussi de "chiner le bois", ci et là, dans la région – l'axe Namur-Charleroi - "voire jusqu'à Liège ou La Louvière", si cela en vaut la peine. "Il n'y a pas de frein par rapport aux volumes", souligne-t-il, répétant qu'il "trouvera une solution" pour chaque matériau qu'il aura glané au fil de ses visites chez les quincailliers, charpentiers et autres menuisiers.

Ce qui constitue un déchet pour certains devient une ressource pour d’autres. Là se situe toute la logique d’une économie circulaire dans laquelle s’inscrit PierRaBois. Reçue ou acquise à petits prix, cette matière première ainsi échangée, c’est un win-win pour celui qui s’en débarrasse – à moindre coût – et pour celui qui en bénéficie.

Des palettes au mobilier, pour ne rien gaspiller
©Jean-Luc Flemal

Dans la logique de l'entreprise, le maillage entre artisans et commerçants locaux est central. Tant pour récupérer la matière que pour écouler les produits. "Nous avons des demandes d'épiceries bio et de bars pour des aménagements intérieurs, détaille-t-il. Des demandes du monde de la construction pour des bardages de maison ; des sollicitations de particuliers pour du mobilier de jardin." L'amusement vient de "faire coïncider les exigences du métier et les besoins du client", s'enthousiasme Pierre Teyck.

Sur mesure et sur commande

Le mobilier est donc fait presque uniquement sur mesure et sur commande. "Cela nous permet de d'avoir très peu de stock – cela nécessite de la place – et de faire avec les matériaux à disposition du moment", motive le menuisier. "Il est parfois nécessaire de faire un peu bouger les lignes et que les clients s'adaptent à ce qu'il y a en magasin."

Cela dit, "il nous arrive, pour répondre à une commande particulière, de traiter du bois neuf ou de compléter les besoins avec du neuf", concède-t-il. Cela reste toutefois marginal. Au final, 80 % des réalisations le sont à base de bois de récupération. "On refuse des commandes quand elles ne sont pas en adéquation avec notre projet et nos valeurs", poursuit-il.

Des palettes au mobilier, pour ne rien gaspiller
©Jean-Luc Flemal

Devant nous, s'empilent des centaines de casiers de bière donnée par la brasserie d'Elby contre des aménagements intérieurs. "C'est un troc ! On a été payé en matière première… on n'est pas contre !", commente Pierre Teyck. Sur les 17 000 caisses, 14 000 ont été transformées ou vendues telles quelles.

Cet exemple seul atteste du succès de la menuiserie. Mais celui-ci rencontre les limites humaines de la petite équipe insolite composée d'un ingénieur électricien, éducateur spécialisé, chimiste, géologue et un prof, tous ayant conservé leur métier de formation par ailleurs. "On est surpris par l'engouement autour du concept : les clients sont attachés aux côtés récup et local", s'étonne encore Pierre Teyck huit ans après le lancement, sur le tard, de PierRaBois, que ce professeur de français considérait initialement comme un lieu où développer un projet qui lui permettrait de "faire et penser à autre chose".

Depuis lors, ce sont des consommateurs de plus en plus conscients des enjeux environnementaux et attachés à soutenir une production locale qui font appel à ses services. Pour des demandes parfois "farfelues" mais "enthousiasmantes !" : une guitare électrique (estampillée "Magratt" et vendue en magasin), des pièces d'échecs… On dépasse de loin les bancs, chaises et fauteuils des débuts de l'entreprise.

Des palettes au mobilier, pour ne rien gaspiller
©Jean-Luc Flemal