Des fermes partagées, clef de la résilience de l’agriculture familiale ?

Les Granges de la Gageole redessinent le paysage de Horrues. Un projet hybride mêlant logements et activités agricoles, en collectivité. Une manière de contrer la spéculation foncière ?

C'est enfin concret ! se réjouit Nathan Terseleer-Lillo. Maintenant, la réussite du projet est entre nos mains." Celui-ci a débuté en 2015 avec "les premiers rêves collectifs". "C'est long…", commente le jeune homme. En bleu de travail et grosses bottines, huit futurs habitants de la Ferme de la Gageole poursuivent la construction de leurs logements. "On fait le maximum en auto-construction", commente Nathan Terseleer-Lillo, donnant petit à petit une forme plus humaine à cette ancienne ferme conventionnelle aux bâtiments imposants de la localité de Horrues, à Soignies, en province de Hainaut. Quatre maisons surplombent désormais un ancien silo pour le grain, qui sera lui-même transformé en cave ou en lieu de transformation. Les autres habitations ont pris racine sur la dalle de béton à côté d'un grand hangar bientôt dépecé.

En 2023, si tout se déroule comme prévu, le site devrait accueillir ses habitants : vingt-sept adultes et dix-neuf enfants, répartis dans quinze logements. Le corps de logis de la ferme, bâti au XVIIe siècle, abrite d'ores et déjà les locaux communautaires : un "foyer", une bibliothèque et une ludothèque, une salle de jeux, une buanderie, un bureau et bientôt une cuisine et une chambre d'amis. "Cela nous permet de réduire la taille des logements privatifs et d'en diminuer les coûts", précise M. Terseleer-Lillo, en plus de créer des espaces d'échange et de lien propres aux habitats groupés.

Celui-ci est cependant d'un genre particulier. "Nous sommes un collectif agricole en habitat groupé, précise Alix Bricteux. Un projet hybride qui mêle logements et activités agricoles". "Tous deux liés de manière indispensable, tant l'accès à la terre est compliqué", ajoute Nathan Terseleer-Lillo (lire ci-contre).

Quelque trois mille pieds de haies ont été plantés autour du terrain. Arbres fruitiers et saules têtards prennent tout doucement racine, marquant d'ores et déjà le point de départ des activités de cette exploitation agricole "conduite selon les standards écologiques". "Par les différentes activités, le projet a pour vocation de soutenir la biodiversité, stimuler la création d'habitats et augmenter la captation du carbone dans le sol", explique Nathan Terseleer-Lillo, bioingénieur de formation.

Des fermes partagées, clef de la résilience de l’agriculture familiale ?
©D.R.

Tendre vers l’autonomie

Au sommet du projet trône la production alimentaire. Et non des moindres puisque le groupe "tend vers l'autonomie des ménages", annonce Alix Bricteux. Et avec 7 hectares de terrain, dont deux dévolus au maraîchage, l'ambition est clairement de produire fruits, légumes, produits laitiers, viande de mouton, œufs, miel et conserves pour de la vente en circuit court. "La volonté est d'intégrer notre production à l'offre existante", précise Alix Bricteux. "Nous savons qu'il y a de la demande dans la localité et connaissons le potentiel du bassin économique dans lequel nous nous trouvons", argumente-t-elle.

En contrebas de la prairie, une pelleteuse creuse les tranchées de l'installation de chauffage. Sur le plan énergétique aussi, l'objectif est de tendre vers une complète autonomie. "Outre l'énergie solaire, nous fonctionnerons grâce à un système de géothermie qui permet de capter la chaleur du sol", détaille Nathan Terseleer-Lillo. Des conduits installés à 90 cm de profondeur, "là où la chaleur est constante", précise-t-il, seront reliés à une pompe à chaleur. L'énergie sera ensuite distribuée dans les foyers.

Pour compléter le tableau, les habitants veilleront à diminuer leur impact sur le circuit de l’eau. Située en zone d’épuration autonome, la ferme n’est pas reliée au réseau d’égouts et fonctionnera dès lors selon un système de phytoépuration, les eaux sales étant filtrées dans des bassins par des plantes avant d’être restituées au milieu.

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Poche de résilience

"Autonomie ne veut pas dire autarcie", nuance Nathan Terseleer-Lillo. Les Granges se veulent tournées vers l'extérieur. Les profils variés des porteurs de projet – maraîchers, (bio) ingénieurs, soignants, artistes – permettent de diversifier l'offre – et la pérennité – du lieu. En plus de la production agricole, les Granges de la Gageole proposeront – dans un second temps – des activités pédagogiques : partenariat avec les écoles de la localité, journées à la ferme, stages pour enfants et stages inclusifs pour adultes en difficultés psychosociales, woofing… "Chacun a quelque chose à apporter au projet", souligne Alix Bricteux.

Ce modèle, Julie Bruyère le considère comme "une niche" ou "une poche de résilience", dit-elle d'une voix posée et déterminée. "Résilience humaine, sociale, alimentaire, écologique et économique, poursuit-elle. C'est ce qui fait de ce modèle un projet durable." "C'est rassurant face au futur qui nous est proposé", glisse la jeune femme. Crise climatique, environnementale, déclin de la biodiversité, pandémies, conflits internationaux et leur lot de conséquences économiques affectant directement les populations. "L'actualité récente nous renforce dans nos choix, assure Nathan Terseleer-Lillo. Le projet prend tout son sens."

L’acquisition collective de terres agricoles, une solution à la flambée des prix

Pourtant pertinent dans sa logique, mener à bien ce projet n'a pas été un long fleuve tranquille, admettent les fondateurs des Granges de la Gageole. "Des écueils, il y en a eu beaucoup", sourit a posteriori Nathan Terseleer-Lillo. "D'abord, trouver une ferme en vente n'est pas simple", explique-t-il. L'acquérir l'est encore moins. "L'accès à la terre, particulièrement pour les personnes non issues du milieu agricole, est presque impossible !", insiste-t-il. La faute à des prix soumis à la spéculation. Selon l'Observatoire du foncier agricole wallon, le prix moyen à l'hectare agricole a atteint plus de 30 000 euros. "La conséquence, c'est la disparition pure et simple des petites fermes au profit structures de plus en plus grosses", fulmine-t-il. Depuis 1980, la Wallonie est en effet passée de 38 000 à un peu moins de 13 000 exploitations agricoles, soit une perte de près de 70 % en 40 ans, selon les chiffres de Statbel. "Il n'y a plus de connexion entre la valeur de la production et le prix de la terre", estime Nathan Terseleer-Lillo, qui appelle dès lors l'État à "réguler le marché foncier agricole".

Structure innovante

La formule de l'acquisition et la gestion collective de fermes apporte une réponse encore marginale, mais offre de réelles perspectives de relève à l'heure où seulement un agriculteur installé sur cinq a un repreneur. Ainsi, les Granges de la Gageole ont-elles récemment fait appel aux citoyens pour financer l'acquisition de trois hectares supplémentaires de terres agricoles. "Nous appelons le citoyen à contribuer à la préservation d'un modèle agricole en pleine disparition", motive Alix Bricteux. Une démarche dans laquelle sont également inscrits les porteurs du projet de la Ferme des Arondes, dans le Namurois, afin d'acheter 34 ha de terres destinées à la production agricole en circuit court.

La case administrative

Structurée au sain d'un Community Land Trust, les fondateurs des Granges de la Gageole ne sont pas propriétaires des terres, mais bien la fondation qu'ils ont créée. "La terre ne nous appartient pas, nous la gérons comme un bien commun nourricier au service de tous", souligne Alix Bricteux. Redéfinissant le rapport à la terre en tant que propriété, cette structure innovante implique "une responsabilité accrue à l'égard du public au sens large, aux générations futures – qui en feront ce qu'elles en veulent – et au monde du vivant."

"Malheureusement, le bât blesse à plusieurs niveaux, à commencer par celui urbanistique, déplore Nathan Terseleer-Lillo. Le permis d'urbanisme nous a été refusé par la commune qui n'a pas reconnu la dimension agricole de notre projet, celui-ci ne collait manifestement pas à la conception de ce que doit être l'agriculture pour certains… C'est un problème d'ordre idéologique." Après trois années de lutte, le permis a finalement été obtenu en recours auprès de la Région wallonne.

"De manière générale, ce projet hors norme ne rentrait pas dans la case administrative", poursuit notre interlocuteur. Les Granges de la Gageole ont dû enfoncer les portes au niveau juridico-financier. Un chemin qu'ils espèrent avoir pavé pour ceux qui voudraient l'emprunter à leur suite. "Malgré tout, cela n'efface pas le plaisir de créer ensemble de nouveaux possibles", ponctue Nathan Terseleer-Lillo.