Pour les femmes en précarité, un nichoir duquel s'envoler

La Maison Maternelle du Brabant Wallon accueille depuis plus de quarante ans, des femmes en détresse sociale et leurs enfants. Un lieu de liens, pour se poser et construire l’après plus sereinement.

Chantal* a aménagé sa chambre. Les meubles étaient là à son arrivée, mais elle a fait de cette pièce "sa maison". Deux lits simples disposés de part et d'autre d'une étagère, une table au centre de la pièce, un fauteuil devant une petite télévision. "Je vais trouver un paravent pour que mon fils ait son espace, son intimité", précise-t-elle, une tasse de café au lait à la main sur lequel elle souffle délicatement. Ben*, 12 ans, joue à un jeu vidéo, les écouteurs vissés sur les oreilles. "Bonjour", glisse-t-il d'un sourire franc. Mère et fils sont arrivés il y a quelques mois dans la maison de vie communautaire (MVC) – la première dans la Jeune Province – gérée par la Maison Maternelle du Brabant Wallon (MaMaBW) après un passage dans l'une des maisons d'accueil de la structure.

“Tout peut basculer, pour tout le monde”

La MVC comme les maisons d'accueil des numéros 34 et 11-13 de la chaussée de la Croix à Ottignies accueillent des femmes enceintes ou avec enfant(s) en situation de "détresse sociale", explique Aurore Hebrant, directrice pédagogique de la Maison Maternelle du Brabant Wallon. "Tout peut basculer, pour tout le monde : une perte d'emploi qui engendre une perte de revenus et puis de logement, le château de cartes s'écroule et c'est la descente aux enfers… Des femmes victimes de violences conjugales ; d'autres qui ont dû quitter un logement insalubre ; des problèmes d'assuétudes et de santé qui viennent se greffer à des soucis économiques et familiaux…, illustre-t-elle. Les facteurs d'entrée sont différents et particuliers à chacune de ces femmes." Une donnée commune, cependant : l'absence d'un réseau assez solide autour d'elles pour les accueillir. "C'est mon paradis, ici, ma deuxième famille", dit doucement Chantal. À 47 ans, c'est la troisième fois qu'elle frappe à la porte de la MaMaBW.

Les femmes viennent y chercher de la sécurité psychologique et physique, pour elles et leur(s) enfant(s) – "un besoin de base, primaire", précise Aurore Hebrant – un lieu où prendre soin de soi et où tisser des liens de solidarité dont elles manquent. "Elles ne se sentent enfin plus seules face à la détresse, aux difficultés, à la précarité", observe Laetitia Hubert, éducatrice. "L'équipe sait quand ça ne va pas", glisse Chantal.

La première raison d'être de la MaMaBW, c'est "le bien-être de l'enfant : que celui-ci retrouve sa juste place", précise Lætitia Hubert. "Une fois qu'il sait que sa mère est en sécurité, il peut se relâcher, complète Aurore Hebrant. Le bien-être de l'enfant est lié à celui de sa mère, lui-même dépendant du bien-être de la femme qu'elle est."

Un réseau saturé

"Contrairement aux apparences, la pauvreté et la précarité existent dans le Brabant wallon", insiste Brigitte Terlinden, administratrice de l'ASBL. La Maison Maternelle est d'ailleurs incapable d'absorber la demande – qui a "explosé" après le Covid. Environ 360 d'entre elles sont en effet redirigées vers d'autres structures d'accueil de la province. "Mais le réseau est saturé", déplore Mme Terlinden. Les maisons de la MaMaBW peuvent accueillir jusqu'à 54 personnes, pendant neuf mois. Cette durée – régie par un décret régional – est renouvelable trois fois trois mois en cas de dérogation. Si elle peut être une source de stress, "la limitation dans le temps est un moyen d'impulsion pour que la personne se mette en mouvement, après avoir trouvé de la sécurité et compris qu'elle avait le droit d'exister", commente Laetitia Hubert. "C'est une situation de transit, une parenthèse, un nichoir au chaud duquel on s'envole", ajoute Aurore Hebrant.

"J'aimerais voler de mes propres ailes", admet Chantal. Mais après avoir "tout perdu en quelques minutes", ses ailes "sont coupées". Entre les sanglots, pointe la résignation : "Je suis fatiguée de me battre", soupire-t-elle. "Un pied devant l'autre", lui répond en l'enlaçant Cécile Peetroone, puéricultrice qui la connaît de longue date. "Le chemin est long. Il y a du boulot", répond-elle à son tour.

Vers l’autonomie

Et sur ce (long) chemin, tout est mis en place pour que chaque femme acquière l'autonomie nécessaire à la vie en dehors de l'institution : gestion du budget, de l'administratif, lien avec l'enfant et par-dessus tout, la constitution ou réactivation d'un réseau. Les réalités, les besoins et dès lors les objectifs sont propres à chacune et restitué dans un projet personnel. Un référent pour la maman et un autre pour l'enfant les accompagnent le long du processus et sont garants de son bon suivi. "On se sent écoutée dans nos demandes", commente d'ailleurs Chantal. Le parcours au sein de la MaMaBW est rythmé par le quotidien mais aussi par des ateliers individuels ou collectifs, pour adultes, enfants ou les deux réunis.

Dans cet ordre d'idées, chaque site offre des degrés différents d'autonomie. Ainsi, si l'équipe pédagogique (assistants sociaux, éducateurs, puéricultrices) assure une permanence jour et nuit au n° 34 (accueillant en priorité des mineurs enceintes ou jeunes mamans) et garantit un "travail éducatif intensif autour de la famille", les habitantes du 11-13 sont sans supervision après 20 heures ainsi que le week-end. À la MVC, le degré d'autonomie est encore supérieur. Et contrairement aux autres maisons, les femmes – elles sont quatre et leur vie est ancrée dans le réseau local ottintois — restent le temps nécessaire pour retrouver de la stabilité : se remettre sur pied, prendre soin d'elles, éventuellement retrouver une formation ou du travail et ainsi se projeter vers l'extérieur. "Il y a une continuité entre les différentes entités", motive Brigitte Terlinden.

Des peintures au mur et une odeur de cookies chauds

En tout état de cause, la maison d’accueil devient leur lieu de vie, leur maison. Elles y partagent les communs : cuisine, salon, salle de bain ; font les courses et préparent les repas.

Dans la cuisine du n° 13, deux femmes s'activent autour des fourneaux. Des cookies refroidissent sur la table. "On a intérêt à maîtriser la pâtisserie, avec tous les enfants !", commente l'une. Des peintures d'enfants décorent le mur de la salle à manger. Le lieu est cosy et lumineux, le jardin vert et spacieux. Une ribambelle de vélos y sont bien rangés. Deux enfants se balancent un volant de badminton au-dessus d'un filet composé de jouets. Dans le hall d'entrée, les poussettes sont en rang.

Carine* a quant à elle entassé toute une vie dans la chambre qu'elle partage avec sa fille de 2 ans et demi, captivée par les poissons qui nagent hors de tout tumulte, dans leur aquarium. "Nous venons travailler chez elles", insiste Mme Hebrant. Elles paient d'ailleurs un loyer, certes "bien en dessous du prix du marché et sans les charges", spécifie-t-elle, mais cela les valorise autant que participe à la gestion de leur budget.

Une fois les neuf mois passés – certaines font le choix de s'en aller avant -, ces femmes et leurs enfants ne sont pas lâchés seuls dans la nature pour autant. Une équipe post-hébergement les aide à s'ancrer dans leur nouveau lieu de vie en ayant une idée claire des ressources locales, des crèches et des écoles de la localité, "afin de limiter les rechutes", explique Mme Terlinden. Et de voler de leurs propres ailes.

*Prénoms d’emprunt