"Kom à la maison", les liens mijotent en cuisine

Au resto “Kom à la maison”, les clients sont aussi en cuisine. Les liens se tissent derrière les fourneaux et autour de grandes tablées. En démocratisant les prix, il agit en faveur de l’accès à l’alimentation de qualité pour tous.

Camille passe discrètement le pas de la porte du restaurant. Cheveux un peu en bataille, sacs banane autour du cou et de la taille, l'homme d'un certain âge habite le quartier. "Tu veux t'installer pour un petit café ?", lui lance Christina Lescot, cofondatrice avec Alix Rijckaert du restaurant "participatif et solidaire" "Kom à la maison". Camille acquiesce et s'assied à l'une des trois longues tables. "Cet endroit rétablit l'équilibre dans la société, dit-il. Il remet de la cohésion sociale et de la solidarité dans une ville où nous sommes des anonymes."

Provoquer la rencontre

Assis à la table d'à côté, Pierre coupe des oignons ; Mohammed se charge des patates ; Nam et Theary trient les épinards frais encore bons à la consommation, récupérés la veille dans les invendus du magasin bio The Barn, non loin de là. Les langues se délient au fil des minutes. "Cuisiner avec des invendus, c'est la loterie", commente Vincent, "animateur cuisine" du jour. "Mais on peut compter sur la force du groupe." Et la créativité de chacun. "Chaque cuistot du jour à des compétences à valoriser et donc quelque chose à offrir", ajoute Christina Lescot.

Chez "Kom à la maison", installé dans le quartier de la Chasse à Etterbeek, les cuisiniers ne sont pas professionnels : ce sont des habitants – du quartier ou non. Et si – à entendre les clients – ce qu'on y prépare est excellent, "la cuisine est un prétexte à la rencontre", explique Vincent. "En cuisinant ensemble toute la matinée, on crée du lien", poursuit Christina Lescot. Du lien, ou à tout le moins le dialogue, entre des personnes que la vie n'aurait probablement pas fait se rencontrer autrement. "On cherche cette mixité – sociale, de génération – et l'inclusion de tous les publics", explique-t-elle. Un rapide coup d'œil autour de nous atteste de la réussite de cet objectif !

"Kom à la maison", les liens mijotent en cuisine
©Jean-Luc Flémal

"Pour moi qui suis introvertie, ça demande un peu d'effort, d'aller à la rencontre des autres, glisse Khadija, présente tous les jours d'ouverture depuis six mois dans le cadre d'un Service citoyen. J'ai fréquenté une école dans laquelle il n'y avait pratiquement que des jeunes issus de l'immigration. Ici, je rencontre des Belgo-Belges", explique la jeune femme. Pendant ce temps, en cuisine, Vincent discute foot avec Ronit, la doyenne de la "brigade", alors que celle-ci émiette de la feta.

Kom à la maison est inspiré de son homologue français "Les petites cuisines". Ici, "il est porté par un collectif citoyen d'une dizaine de personnes", précise Christina Lescot. "Nous avons commencé par organiser des grands banquets", poursuit-elle. Leur succès a permis de valider un modèle éprouvé ailleurs. Aujourd'hui, le restaurant est ouvert cinq midis et un soir par semaine. "On sert à peu près quinze couverts par service, mais nous visons vingt-cinq à terme." "Quand j'ai entendu parler du projet, je me suis dit que c'était une grande idée, idéaliste mais émaillée de beaucoup trop d'incertitudes", admet Vincent. Il s'est pourtant pris au jeu et, deux ans plus tard, semble ne toujours pas revenir de "l'impact social de Kom à la maison".

À midi, les cuistots dressent la table, enfournent les poivrons farcis et mixent la soupe. Khadija met la dernière touche à la tarte mandarine rhubarbe. Mohammed profite d’un repos bien mérité en pianotant sur son téléphone quelques minutes.

"Kom à la maison", les liens mijotent en cuisine
©Jean-Luc Flémal

La place du marché revisitée

Si Kom à la maison a jeté son dévolu sur le quartier de la Chasse, ce n'est pas sans raison. "Nous tenions à un ancrage local fort dans un quartier mixte que nous connaissons bien, explique Christina Lescot. Et puis, il y a peu de projets autour de l'alimentation." Le coin de rue, occupé par le restaurant depuis 2020, est un lieu de passage. Plusieurs personnes franchiront d'ailleurs le seuil du restaurant dans le courant de la matinée, s'enquérant de ce qui se trame derrière les larges baies vitrées sur lesquelles sont présentés les grands concepts du projet.

"On peut boire un café ?", demande Edith. "Je voyais qu'il y avait de la vie… j'ai été intriguée", explique-t-elle en s'installant, saluant cette "excellente initiative". "Attention, c'est de la cuisine végétarienne !", l'avertit Camille. "Oh, ça me va très bien !", répond la dame.

"On recrée une place du marché, un lieu de rencontre entre voisins, peu importent les catégories sociales et d'âge", commente Alaric, membre du collectif citoyen, venu pour le service du midi. "Cela crée aussi de la solidarité", dans la lignée du "futur désirable" qu'il appelle de ses vœux. Et de s'attabler, quelques minutes plus tard, avec trois personnes dont il vient de faire la connaissance.

"Ce sont des grandes tablées, on partage le repas, on sert son voisin", explique Mme Lescot. Quand on a fini, on donne un coup de main à la vaisselle. "C'est très convivial", commente Isabelle, installée en bout de table avec sa fille. Elle, qui n'a pas de famille en Belgique, loue "l'esprit d'accueil et sans jugement" de ce restaurant. "On vient aussi se régaler !", sourit-elle.

"Kom à la maison", les liens mijotent en cuisine
©Jean-Luc Flémal

L’accès à une alimentation saine et durable pour tout un chacun

"L'alimentation saine, durable, bio, fraîche, locale et de saison ne devrait pas être réservée à une catégorie de personnes mais le droit de tous", insiste Christina Lescot. "Accéder à de la nourriture de qualité, on estime que cela fait partie de la dignité de la personne", poursuit la cofondatrice de Kom à la maison. Ce restaurant s'échine dès lors à démocratiser son accès, en particulier auprès des publics les plus précarisés : en cuisinant ces produits d'une part, en les rendant accessibles financièrement de l'autre.

Ainsi, "il y a un volet sensibilisation au gaspillage, au circuit court et à l'alimentation saine", explique Christina Lescot. "Kom à la maison" se fournit principalement chez un petit maraîcher du Brabant flamand et récupère, une fois par semaine, les invendus du magasin bio qui se situe à quelques centaines de mètres de là. Cela fait partie du modèle que prône le restaurant et de la prise de conscience qu'il veut déclencher. "Je découvre des légumes que je ne connaissais pas", commente d'ailleurs Miranda, une habituée des cuisines et des grandes tablées de ce resto bruxellois. "J'apprécie de pouvoir faire quelque chose pour les plus démunis", poursuit-elle.

"Kom à la maison", les liens mijotent en cuisine
©Jean-Luc Flémal

Un prix solidaire

Quiconque peut en effet déguster les plats préparés et "est invité à payer selon ses moyens", explique la cofondatrice de ce restaurant solidaire. "Le prix est libre : chacun met ce qu'il peut et sait que s'il met plus, il paie pour son voisin." Le défi est toutefois de trouver un équilibre permettant à la structure de rentrer dans ses frais. "Pour le moment, le modèle ne fonctionne pas sans subsides et autres soutiens financiers", admet-elle. Mais l'objectif est de pouvoir, au fil du temps, s'en passer.

Le restaurant bénéficie ainsi actuellement du soutien de la fondation 4wrings et d'un subside de Bruxelles-Environnement remporté dans le cadre de l'appel à projets GoodFood. Dans ce cadre-là, "nous participons à faire émerger d'autres projets citoyens en partageant notre expérience et notre modèle", explique Christina Lescot. Un modèle qui doit encore être affiné, concède-t-elle, pour que d'autres se l'approprient.