Les cheveux pour lutter contre la pollution des rivières

Ayant la capacité d’absorber les graisses, le cheveu est un matériau idéal pour combattre la pollution aux hydrocarbures. En absorbant le pétrole, il préserve les cours d’eau. De multiples autres usages sont envisagés par l'ASBL Dung Dung.

Isabelle Voulkidis rassemble cinq sacs en papier brun. "C'est ce que l'on a collecté en deux semaines à peu près", commente cette coiffeuse d'un salon bruxellois. Dans ces sacs, des cheveux "longs de 10 centimètres tout au plus". Ceux qui, généralement, à défaut de pouvoir servir pour confectionner des perruques, finissent à la poubelle et, plus tard, à l'incinérateur. Chaque sac pèse trois à quatre kilos. "Une fois que tous les sacs sont remplis, je préviens l'ASBL Dung Dung qui se charge de les récupérer", poursuit la coiffeuse. "Plutôt que de revenir à vide, les distributeurs et marques de produits professionnels, qui sont de toute façon déjà sur la route, reprennent les sacs, que nous stockons alors dans un hangar à Waremme", précise Patrick Janssens, le fondateur de l'ASBL en question.

Les cheveux pour lutter contre la pollution des rivières
©Jean-chrisophe Guillaume

“Ici, on recycle vos cheveux”

Mme Voulkidis fait partie des quelque cinq cents salons adhérents au projet Hair Recycle, porté par l'Asbl Dung Dung. "Ici, on recycle vos cheveux", peut-on lire sur la porte vitrée. Ce visuel permet de communiquer aux clients ce qu'il adviendra de leurs cheveux une fois coupés. "Les cheveux balayés tout au long de la journée sont collectés dans des sacs fournis par l'ASBL, qui les recycle", résume-t-elle.

"Le cheveu est un matériau hallucinant !, explique Patrick Janssens. Il est notamment lipophile, ce qui signifie qu'il est capable d'absorber les graisses." Dung Dung, à travers son projet Hair Recycle, s'attache dès lors à les valoriser en en les transformant en boudins et carpettes absorbantes… d'hydrocarbures. "Les cheveux, en passant dans un métier à tisser industriel, sont compactés et tissés les uns aux autres, donnant naissance à de nouveaux produits : des carpettes de 60 cm2 d'une part, des boudins de trois mètres de long de l'autre", précise M. Janssens. Ainsi, "un kilo de cheveux peut absorber huit litres de pétrole, illustre-t-il. Lorsque des cours d'eau sont pollués par le pétrole – la fuite d'une citerne à mazout, un accident de voiture… -, ces boudins et carpettes durables et locales peuvent remplacer les boudins de polypropylène – dérivés du pétrole qui, une fois utilisé, seront incinérés – utilisés actuellement pour absorber les hydrocarbures."

Les cheveux pour lutter contre la pollution des rivières
©Jean-chrisophe Guillaume

Faire ses preuves

"À titre d'exemple, le seul contrat de rivière Dyle-Gette a recensé 62 pollutions en 2021", appuie Patrick Janssens. "Des matériaux recyclés, durables et locaux ont donc toute leur utilité."

Raison pour laquelle un partenariat a été scellé avec la structure wallonne et la commune de Gembloux afin de tester le modèle en situation réelle. "Nous devons encore faire nos preuves", admet Patrick Janssens, dont le projet n'est né qu'il y a un an, à la faveur d'une réflexion sur l'économie circulaire menée par cet entrepreneur issu de "l'économie traditionnelle" lors de la crise du coronavirus. En cas de résultats concluants, il lorgne sur les treize autres Contrats de Rivière que compte la Région Wallonne. "Nous avons également noué des partenariats avec des communes, qui prennent en charge l'adhésion des salons de leur localité, mais aussi avec des marques de produits professionnels", se réjouit M. Janssens. Au rang de potentiels clients, "le port d'Anvers utilise 7 000 boudins annuellement…", ajoute-t-il.

Les cheveux pour lutter contre la pollution des rivières
©Dung Dung ASBL

Le marché, on le comprend, est potentiellement important. Pour le moment, l'ASBL a récolté plus de cheveux qu'elle n'en a besoin pour ses divers projets de développement – quatre tonnes en un an. "Nous avons 500 salons adhérents sur… 26 000 salons en Belgique", commente Patrick Janssens. Chaque année, mille tonnes de cheveux sont coupées dans le pays. La matière première devrait dès lors être disponible en suffisance pour répondre à "d'autres sources de recyclages durables et circulaires" (lire ci-dessous).

La vente des produits recyclés devrait dans un premier temps permettre de tendre vers une adhésion gratuite des salons, pourvoyeurs de la matière première. "Même en payant une adhésion, nous y gagnons : ce projet rejoint nos valeurs, nos poubelles sont moins volumineuses, cela nous permet de faire de la pédagogie sur le respect de l'environnement et les clients sont contents", ponctue Isabelle Voulkidis.

Les cheveux pour lutter contre la pollution des rivières
©Dung Dung ASBL

Le cheveu, un matériaux inépuisable à valoriser à foison

Coupés, collectés et recyclés en boudins absorbants, le parcours des cheveux ne s'arrête pas là, dans le projet Hair Recycle. Dans un premier temps, le pétrole est extrait des boudins saturés en hydrocarbures. Celui-ci alimentera alors le four permettant de fabriquer du béton. Du béton dans lequel on ajoutera… lesdits cheveux. "Le cheveu est ultrarésistant – il peut supporter jusqu'à un million de fois son poids – et a des propriétés d'isolant thermique et acoustique fortes", commente Patrick Janssens, fondateur de l'ASBL Dung Dung. Le matériau peut ainsi être valorisé plusieurs fois. Demain, verra-t-on dès lors des cheveux dans les briques de nos maisons ? "Il existe des normes strictes dans le secteur de la construction… Mais tous les éléments sont réunis pour que cela fonctionne, se réjouit l'entrepreneur. D'ici quelques années, les cheveux des Bruxellois pourraient permettre d'isoler leur logement."

D'autres usages sont étudiés par l'ASBL belge, notamment celui d'en faire un biocomposite, soit une fibre constitutive d'un nouveau produit, comme des sacs. "Ça fonctionne ! Nous recherchons maintenant des partenaires industriels qui exploiteraient l'idée localement, en Belgique", commente Patrick Janssens. "La kératine contenue dans le cheveu pourrait par ailleurs être extraite pour soigner les brûlures", avance-t-il encore. "Le potentiel de ce matériau inépuisable et ultra-local est immense", poursuit-il. Et ce dans un nombre incalculable de domaines. "Il y a cent ans, les agriculteurs utilisaient les cheveux pour protéger les cultures des renards et sangliers", s'amuse Patrick Janssens. Plus récemment, de multiples projets de recherche et développement ont éclos à travers le monde : "En suisse, on réfléchit à en faire des panneaux isolants thermiques ; aux Pays-Bas, des vêtements ; en Australie, un composant de panneaux solaires", énumère-t-il.

Toutes ces initiatives sont rassemblées dans le réseau "Matter of trust". Né aux États-Unis il y a une trentaine d'années, à la faveur d'une marée noire dans le Golfe du Mexique, cette entreprise partage son expertise internationalement. "Nous nous inscrivons dans la même logique : on a intégré le réseau Circle made et nous avons envie d'essaimer le projet". Avis à ceux qui voudraient s'en saisir !