Des champignons pour isoler les maisons ?

Le futur de l’isolation s’écrit-il dans les caves de Tour&Taxis ? PermaFungi y développe des matériaux biodégradables à base de mycélium. Une innovation qui peut se décliner de diverses façons.

Reportage
Valentine Van Vyve

"Ça pousse comme des champignons !" Cette expression prend tout son sens, lorsque l'on s'enfonce dans les 12 000 m2 de caves du site bruxellois de Tour&Taxis. Depuis 2015, cet espace accueille PermaFungi, une entreprise de culture de champignons poussant sur du marc de café. La force du concept est de transformer un déchet organique urbain – le marc de café, dont 15 000 tonnes sont générées tous les ans à Bruxelles – en un produit alimentaire à haute valeur ajoutée : des pleurotes. Le tout de manière locale – le marc provient de bistrots et restaurants bruxellois – et circulaire. Ceci alors que "99 % des champignons consommés en Région bruxelloise sont produits en dehors de la région", tient à souligner Julien Jacquet, CEO de PermaFungi.

Dans les caves, donc, des sacs de marc de café mélangé à du mycélium et à de la paille, sont suspendus au plafond. Des pleurotes, de tailles différentes, sortent des entailles réalisées pour leur permettre de se développer. En trois semaines, au bout d'un "processus chimique ultra-complexe" opéré naturellement, les champignons arrivent à maturité. Chaque mois, une tonne de champignons sort ainsi des caves de PermaFungi tandis qu'environ cinq tonnes de marc sont recyclées. "Fabriquer-consommer-jeter : à travers la notion d'usage unique, l'économie linéaire a poussé la notion de déchet à son paroxysme, avance Julien Jacquet. La production circulaire, elle, permet à la matière de circuler à l'infini sans produire de déchet. Au contraire, le produit transformé comporte une utilité supérieure".

Des champignons pour isoler les maisons ?
©PermaFungi

Du champost à l’ecodesign

Jusqu'à présent, PermaFungi s'était principalement concentrée sur la production de pleurotes. Après plusieurs années de recherche et développement, l'entreprise bruxelloise a cependant développé un produit sur lequel elle mise beaucoup : les myco-matériaux. Comprenez des matériaux obtenus à partir de mycélium. "On cherchait à diversifier l'activité. C'était la pièce manquante !", se réjouit Julien Jacquet. Celle qui participe davantage encore à "la résilience urbaine" puisqu'elle "diminue la pollution ainsi que la production et consommation de plastique".

En se développant, les pleurotes transforment le marc de café en un terreau naturel, le champost. Si celui-ci est déjà valorisé tel quel par la ferme Nos Pilifs, il est aussi un résidu à haut potentiel : “En le donnant ‘à manger’à un mycélium, il peut être utilisé pour créer un nouveau matériau biodégradable”, explique M. Jacquet. En grandissant dans un moule réutilisable, ce mycélium prend la forme qu’on souhaite lui donner. “Nous avons commencé par des luminaires”, précise notre guide. Mais là n’est pas le principal développement visé…

Des champignons pour isoler les maisons ?
©PermaFungi

Durable, fonctionnel… et moins cher ?

"À l'échelle mondiale, 52 % des plastiques – qui pour rappel, sont produits à base d'énergie fossile – sont consommés par les secteurs de la construction et de l'emballage" alors que "78 % de la production mondiale finit sa course dans la nature", pointe-t-il. PermaFungi pense avoir trouvé une solution pour lutter contre ce désastre environnemental. "Moulés en panneaux isolants ou en protection d'emballage, les myco-matériaux sont capables de remplacer le plastique", avance le CEO. Ses propriétés sont en effet intéressantes à plus d'un titre : "C'est un bon isolant acoustique et thermique, il présente une résistance à l'eau plus ou moins égale à la norme actuelle. Du point de vue de l'inflammabilité, comme le plastique ou le bois, il n'est pas bon, mais il présente l'avantage de ne pas dégager de fumées toxiques en brûlant. Enfin, il est 100 % biodégradable", détaille notre interlocuteur.

Un premier mur de 200m a été placé à dans les bâtiments de citydev.brussels. Mais pour attirer un large public, "ça n'est pas tout d'être plus durable et plus fonctionnel. Encore faut-il être moins cher". Raison pour laquelle "d'ici trois à cinq ans, l'objectif est de coûter moins cher que le plastique".

Vu son potentiel, ce matériau non polluant et renouvelable pourrait connaître de multiples déclinaisons. "Nous pensons notamment aux cercueils et urnes funéraires", précise M. Jacquet. Un secteur dans lequel la dégradation des matériaux est essentielle et pourtant peu prise en compte. Certes, "il sera nécessaire de faire bouger la norme", concède-t-il. Mais, à ses yeux, ce point ne pourrait être un frein à l'innovation.

Des champignons pour isoler les maisons ?
©PermaFungi

Si la production est encore artisanale, PermaFungi voit grand. "Nous devons améliorer les protocoles. Mais d'ici à la fin 2025, l'objectif est de produire 12 tonnes par mois de myco-matériaux en recyclant 15 tonnes de déchets." Pour y parvenir, l'entreprise compte mettre en place une chaîne de production automatisée – "Une levée de fonds visant le million d'euros a minima est prévue pour la fin de cette année" – et engager du personnel – "en favorisant la remise à l'emploi de personnes qui en sont éloignées".

L'entreprise bruxelloise entend ainsi devenir leader dans la production de myco-matériaux en Europe et "le premier au monde à le faire de manière totalement circulaire". Les acteurs du secteur italiens, britanniques et nord américains, se comptent actuellement sur les doigts d'une seule main.

Un vent favorable souffle sur l’économie circulaire

" On est dans un momentum ", se réjouit Julien Jacquet, CEO de PermaFungi. Que ce soit sur le plan économique ou politique, l'entreprise bruxelloise inscrit ses nouveaux développements dans une dynamique a priori favorable à leur succès. " Un groupement économique est en train de se développer autour de l'économie circulaire et de l'agriculture urbaine à Bruxelles. Des partenaires privés s'inscrivent dans ce mouvement. En ce qui nous concerne, les architectes de Bento et de Natura Mater travaillent avec nous et promeuvent les myco-matériaux ; l'agence immobilière Nextensa nous accueille dans les caves ; Ekxi et Le pain quotidien nous fournissent en marc de café. Il y a donc tout un écosystème davantage tourné vers l'économie de demain qui se met en place pour produire une économie moins dépendante des énergies fossiles" , salue Julien Jacquet.

De plus, il constate que "l'approvisionnement des déchets est de plus en plus encouragé dans les villes, le marché de l'écoconstruction double chaque année et les matériaux durables sont de davantage demandés". Et de pointer " une étude (menée par Coleman Parkes Research, NdlR) (qui) montre que 74 % des consommateurs européens désirent que leurs emballages n'aient plus d'impact sur l'environnement".

Lignes politiques convergentes

À côté du microcosme économique, "il y a une évolution politique , observe Julien Jacquet. Les pouvoirs publics soutiennent les entreprises de l'économie circulaire – financièrement et sur le plan de la recherche."

La Région, par le biais de son ministre de la Transition climatique Alain Maron et de la Secrétaire d'État à la Transition économique Barbara Trachte, applique le modèle, développé par l'économiste Kate Raworth – dit du Donut – qui prend en compte le plafond des limites environnementales et le plancher des droits sociaux fondamentaux. " La Région entend valoriser les projets suscitant des externalités fortes : création d'emplois, impact favorable sur le développement économique et sur l'environnement… PermaFungi, qui s'inscrit dans ce modèle-là, profite de ces évolutions ", précise M. Jacquet.

Par ailleurs, dans le cadre du Green Deal, la Commission européenne vise un parc immobilier climatiquement neutre en 2050. Ainsi, la révision de la directive sur l’efficacité énergétique des bâtiments prévoit-elle qu’en 2030, tous les bâtiments résidentiels neufs soient zéro émission (2027 pour les bâtiments publics).

" Utilisant 40 % de notre énergie et générant 36 % de nos émissions de gaz à effet de serre, les bâtiments sont le premier consommateur d'énergie en Europe", illustrait, en décembre dernier, la commissaire à l'Energie, Kadri Simson. Un accent fort doit dès lors être mis sur la rénovation, ciblant en premier lieu les 15 % des bâtiments les moins performants. Actuellement, en effet, trois-quarts des bâtiments européens affichent de piètres performances en matière d'efficacité énergétique. "Cela impliquerait la rénovation – et l'isolation – de plus de 35 millions de bâtiments d'ici la fin de cette décennie ", estime Julien Jacquet. " On n'est plus seulement pionnier : en s'inscrivant dans un mouvement plus grand que nous, on devient plausible."