Des routes piétonnes et des pistes cyclables en coquilles d’huîtres

Connue pour sa production d’huîtres, la région de l’étang de Thau, non loin de Montpellier, est confrontée à la gestion des déchets de coquilles. Une entreprise les transforme désormais en revêtement routier.

Laure De Charette

Reportage

Laure De Charette

Correspondante en France

À première vue, on se croirait au bord de la mer, tant le bleu des eaux scintille sous le soleil estival. Mais le village de Bouzigues, dans le département de l’Hérault à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Montpellier, ne se situe pas sur la Méditerranée mais bien en bordure de l’étang de Thau. Exutoire du Canal du Midi et plus grand plan d’eau de la région Occitanie, ce bassin est réputé pour la qualité des huîtres qui y sont produites. De nombreuses gargotes proposent d’ailleurs aux gourmands de déguster huîtres et moules locales, les pieds (quasi) dans l’eau.

Des routes piétonnes et des pistes cyclables en coquilles d’huîtres
©Laure De Charette

Des déchets de coquillages à la pelle

Presque entièrement dédié aux activités conchylicoles, le bassin de Thau est confronté à un défi de taille : la gestion des déchets de coquillages. "Pour 10 000 tonnes de coquillages produits par an, il y a en moyenne 8 000 tonnes de déchets", nous explique Fabien Bonnefoy, directeur d'agence de la société Coved, sur le port de Bouzigues.

Cette société, spécialisée dans la collecte des déchets non dangereux, a créé en 2007 une usine de traitement des déchets conchylicoles non loin de là, à Mèze. Il y avait urgence : jusque-là, les montagnes de coquilles d'huîtres devenues inutiles étaient déversées dans l'étang ! "Mais leur retour au milieu naturel a créé des déséquilibres chimiques dans la lagune et entraîné une dégradation progressive de la qualité de ses eaux", poursuit Fabien Bonnefoy. Il a donc fallu les en extraire.

Une opération supervisée par Sète Agglopôle Méditerranée, la Communauté d’agglomérations du bassin de Thau, en partenariat avec le groupe Colas, leader mondial de la construction, de l’entretien et de la maintenance des infrastructures de transport (filiale de Bouygues).

"L'Agglopôle, qui est notre premier client local, nous a demandé en 2020 de trouver une idée pour réutiliser les tonnes de coquilles d'huîtres récoltées par Coved", explique Romain Caraï, chef de centre de l'agence de Colas implantée à Sète. La collectivité voulait en effet valoriser ce déchet, d'un point de vue financier et aussi pour son image, afin qu'il devienne une ressource. Jusque-là, les coquilles étaient simplement destinées à l'alimentation animale, pour les poules notamment.

"Nous avons réfléchi, investi en recherche et développement, mené des essais pendant plusieurs mois dans notre laboratoire et finalement, nous avons trouvé la bonne formule. On a eu de la chance !, sourit Éric Antonini, chef de service technique de Colas Languedoc-Roussillon. Nous avons pu ainsi sortir un revêtement à la fois esthétique et écologique, utilisable notamment sur les chemins piétons, les pistes cyclables et les parkings."

Des routes piétonnes et des pistes cyclables en coquilles d’huîtres
©Colas


“On parie beaucoup dessus”

Concrètement, les coquilles, récoltées quatre fois par semaine par camions auprès des producteurs et des restaurateurs du bassin, sont triées manuellement. Celles qui contiennent encore des matières organiques ne peuvent pas être recyclées, car elles risqueraient de rendre le matériau trop instable. Les autres sont nettoyées afin de retirer les éléments indésirables de petite taille (cordage, filet, plastique, bouteilles, algues….) et concassées en sable. "Nous récupérons ce sable et y ajoutons du sable correcteur issu d'une carrière de Montpellier. Nous mélangeons le tout sur notre site de Villeneuve-lès-Maguelone avec un liant hydraulique. C'est un ciment bas carbone à base d'argile naturelle, moins générateur d'émissions de CO2" détaille le chef de centre, qui tient néanmoins à garder la formule secrète.

Le produit final est une sorte de béton écologique, doté d'un impact environnemental fortement réduit. Colas a déjà réalisé 200m2 de revêtement piéton sur le port de Sète et un bout de piste cyclable à Bouzigues. Le prototype s'avérant performant, il peut à présent se développer. "On parie beaucoup dessus", souligne Romain Caraï, d'autant que son coût est équivalent à celui du béton traditionnel.

Baptisé Colstab Ostrea, ce nouveau revêtement routier coche toutes les cases du circuit court, de l'économie circulaire, du bas carbone et des matériaux biosourcés. Il répond en outre à au moins trois des huit engagements pris par Colas dans le cadre de sa nouvelle politique de responsabilité sociétale définie en 2020 afin de répondre aux enjeux du développement durable des territoires. "Comme il remplace du sable de carrière, cela évite de consommer de l'énergie pour extraire et transporter des cailloux. On a là un matériau biosourcé et renouvelable. Et tout est fait dans un rayon d'une trentaine de kilomètres, sauf avec le liant, qui vient du Lot", poursuit-il.

Des routes piétonnes et des pistes cyclables en coquilles d’huîtres
©Colas

Une approche qui a ses limites

Pourtant, nos interlocuteurs étaient initialement dubitatifs sur la mise au point d'un revêtement suffisamment pérenne et solide à partir de déchets conchylicoles. "La coquille d'huître, nous explique Éric Antonini, est un produit difficile a priori pour la technique routière. Elle est plate alors qu'on utilise d'ordinaire des cailloux ronds, elle est friable et elle absorbe l'eau. J'avais déjà entendu quelqu'un émettre l'idée de l'utiliser, il y a une dizaine d'années sur un chantier, mais personne ne s'était vraiment penché dessus."

La coquille d'huître peut-elle pour autant devenir un produit phare de l'aménagement du territoire ? Pas sûr. "Elle permet de produire un sable stabilisé qui reste assez fin. Il existe un phénomène de grain libre en surface, qui fait qu'on ne peut pas l'utiliser sur des routes empruntées par des voitures et des camions. Ce n'est pas un béton de structure".

Ce matériau est donc réservé à l'aménagement de voies de circulation douce. Autre souci : difficile de l'exporter dans tout le pays, voire dans le monde entier. "Si on l'emmène en camion en Auvergne ou ailleurs, alors on ne sera plus dans un produit bas carbone ni dans le respect de l'économie circulaire", explique Romain Caraï.

Dernière limite, mais sans doute plus pour longtemps : ce revêtement est pour l'heure imperméable. "On travaille encore sur la mise au point d'une formule drainante, afin que les surfaces recouvertes laissent l'eau s'infiltrer dans le sol, réduisant ainsi le risque de ruissellement et d'inondation",souligne avec optimisme notre interlocuteur.

Des routes piétonnes et des pistes cyclables en coquilles d’huîtres
©Colas