Le Luxembourg teste le "vaisseau de la Terre"

Äerdchëff, le premier “earthship” (géonef) du Luxembourg, est sorti de terre à Redange. Un bâtiment quasiment autonome en énergie et en eau, en partie construit en utilisant certains types de déchets. Le gouvernement luxembourgeois veut en faire un projet pilote.

Estelle Spoto


Reportage
Estelle Spoto

Son allure futuriste caractéristique frappe les esprits au premier regard : une façade entièrement vitrée, surmontée de panneaux solaires. Situé entre un supermarché et un lycée, mais de manière suffisamment éloignée que pour donner un vrai sentiment d’espace, le bâtiment d’une superficie de 300 mètres carrés s’étire tout en longueur. Bienvenue à l’Äerdchëff, le premier earthship du Grand-Duché du Luxembourg vient de sortir de terre dans la commune de Redange-sur-Attert, à une dizaine de kilomètres d’Arlon.

"La première fois que j'ai entendu parler des earthships, c'était par une de mes collègues, qui en avait fait le sujet de sa thèse en anthropologie, à l'Université d'Aberdeen, retrace Katy Fox, porteuse du projet, originaire de Redange. Elle étudiait les earthships comme entités vivantes, des habitats qui s'incorporent dans la nature, construits par des volontaires, avec des matériaux de récupération. J'avais trouvé ça très intéressant", complète la jeune femme, elle-même formée en anthropologie et en permaculture.

Le Luxembourg teste le "vaisseau de la Terre"
©Estelle Spoto

Un pionnier guerrier des déchets

Un earthship, littéralement "vaisseau de la Terre" – en français, on parle de "géonef" -, est un type de bâtiment développé dans les années 70 par un architecte américain, Michael Reynolds, décidé à aller à contre-courant. "Dès l'université, j'ai commencé à penser que l'architecture telle qu'elle se pratiquait alors était sans intérêt, elle était déconnectée de la planète, déconnectée des gens et de leurs besoins", déclare-t-il dans Garbage Warrior, un documentaire que lui a consacré Oliver Hodge en 2007.

Dans le désert de Taos, au Nouveau-Mexique, Mike Reynolds se lance alors dans la construction d’habitations expérimentales autonomes, hors réseau, semi-enterrées, utilisant au maximum l’eau de pluie et les énergies renouvelables, et dont les murs sont édifiés en utilisant certains types de déchets – principalement des pneus, des bouteilles et des canettes.

Le Luxembourg teste le "vaisseau de la Terre"
©Estelle Spoto

Si Mike Reynolds a dû croiser le fer avec les autorités américaines pour imposer son concept, étant même un temps radié de l’ordre des architectes, son entreprise Earthship Biotecture est aujourd’hui active aux quatre coins du monde, redonnant de l’espoir, via sa branche “Biotecture Planet Earth”, aux habitants de régions frappées par des catastrophes, et voit son aura grandir à l’heure des crises énergétiques et climatiques.

Centre de formation

En gestation depuis 2014 et en chantier (participatif) depuis 2019, l’Äerdchëff (“ earthship” en luxembourgeois) de Redange n’a pas été conçu par Mike Reynolds, mais il est inspiré par ses principes. On y retrouve les murs de pneus tassés de terre en façade arrière pour capter la chaleur en été et la restituer en hiver, la serre orientée plein sud pour accumuler les degrés et faire pousser des plantes filtrantes et nourricières, les puits canadiens pour assurer la circulation de la chaleur et la ventilation, les murs translucides en bouteilles sciées, les panneaux solaires sur batterie, l’éolienne et les citernes d’eau de pluie… Le concept a néanmoins été adapté aux préoccupations des années 2020.

"Nous avons utilisé beaucoup plus de matériaux naturels, notamment de l'argile, et différentes techniques d'étanchéisation sans plastique, souligne Katy Fox, qui a suivi la formation de l'Earthship Academy pendant un mois en 2016. Nous avons aussi essayé de réduire au maximum le béton, qui a une empreinte écologique problématique. Et les pneus de nos murs ne sont pas des déchets, mais des dons. Parce que s'ils étaient déclarés comme déchets, il faudrait être transporteur de déchets pour les utiliser, c'est compliqué…"

Le Luxembourg teste le "vaisseau de la Terre"
©Estelle Spoto

Contrairement à la majorité des earthships, l'Äerdchëff n'est pas seulement une habitation (avec deux chambres, une cuisine, une salle de bains), mais aussi un centre de formation, lié à l'association pour la transition CELL (Centre for Ecological Learning Luxembourg). "Notre programme éducatif se concentre sur l'économie circulaire et le low tech, précise Katy Fox qui en est la fondatrice. Nos formations s'adressent aux personnes qui travaillent avec des jeunes – enseignants, animateurs-, aux jeunes eux-mêmes, qu'il s'agisse de classes ou de jeunes en décrochage scolaire, ou encore aux entreprises. Le lieu accueille parfois plus de cinquante personnes par jour, ce qui explique que pour certains aspects, notre système est surdimensionné."

Batteries à l’eau salée

Autre particularité de l'Äerdchëff, c'est le seul earthship du monde dont le propriétaire est un État. Le projet a bénéficié de financements publics et du soutien d'une fondation philanthropique, pour un montant total tournant autour d'1,4 million d'euros (contre 250 000 euros pour le earthship familial de Biras, lire ci-contre). "Ce n'est pas bon marché, mais le bâtiment est très grand", nuance Katy Fox. Déjà fonctionnelle, la géonef luxembourgeoise est encore en attente d'un élément clé : les batteries pour stocker l'énergie. "Nous avons opté pour un système encore peu connu, qui ne fonctionne pas au lithium mais à l'eau salée, précise encore la responsable. C'est moins problématique au niveau de la production et du recyclage, mais ça prend beaucoup de place."

Le Luxembourg teste le "vaisseau de la Terre"
©Estelle Spoto


L’Äerdchëff sera bientôt muni d’un système de monitoring qui mesurera la température intérieure et le taux d’humidité dans la colline située à l’arrière du bâtiment.

"Le ministère des Bâtiments publics est intéressé par ces données, pour voir comment la géonef se comporte, ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas", conclut Katy Fox. L'espoir étant que l'Äerdchëff puisse servir d'exemple, et faire des petits, accentuant un tournant prometteur dans l'histoire de l'architecture.

Témoignage : vivre dans un earthship

Le Luxembourg teste le "vaisseau de la Terre"
©Kevin Quideau

Pauline Massart, Belge originaire de Bruxelles, a fait bâtir en 2017 un earthship tout à fait officiel, avec Mike Reynolds et Earthship Biotecture, à Biras, en Dordogne. La deuxième construction du genre en France. Y habiter en famille a changé sa vie.
"Cette maison a vraiment transformé notre relation à l'habitat, explique-t-elle. Nous avons compris que le quotidien ne pouvait pas se dérouler comme dans une maison normale. Parce qu'on est limité, on ne peut pas utiliser tous les appareils électriques quand on veut. La première année, il a fallu surveiller ce qu'on consommait, adapter les moments où on faisait tourner la machine à laver ou le lave-vaisselle. Au départ, ça peut sembler difficile, mais tout ça est acquis aujourd'hui. On ne doit pas réfléchir, on sait exactement que faire et quand. Quand il n'y a pas de soleil, on sait se débrouiller et on n'est pas du tout frustrés. C'est en étant face à nos limites que nous avons compris que c'était la seule façon de réduire notre consommation. Parce que quand on a l'impression qu'on peut tout avoir tout le temps, il est très difficile de se retenir. Aujourd'hui nous sommes autonomes. Nos besoins primaires et même plus sont assurés. Ça nous permet plus de sécurité et de liberté."

Pauline Massart et Benjamin Adler ont écrit ensemble un livre sur leur expérience, La Maison magique (éditions Massot), publié en janvier dernier.

Un earthship en Belgique ?

En 2000, le tout premier earthship européen aurait dû être construit en Belgique, à Boingt (Province de Liège). Mais le bourgmestre en décida autrement en refusant le permis.
Mike Reynolds et Josephine Overeem, la maître d'ouvrage, décidèrent alors de construire une version réduite, servant d'abri de jardin dans la maison de la commanditaire, à Strombeek. À ce jour, officiellement, il n'existe donc aucune géonef en Belgique.
"Je pense que les gens ne sont tout simplement pas au courant que ça existe", affirme Tanguy Euben, à la tête avec son épouse Laelia Nogueira du bureau d'études Point Zéro, qui accompagne des projets d'earthships essentiellement en France. Le couple s'est rencontré sur un chantier de Earthship Biotecture en Uruguay. "On parle souvent de l'utilisation problématique des pneus, poursuit-il, mais des projets utilisant des murs de pneus comme murs de soutènement ont déjà été réalisés en Belgique. Je ne pense pas qu'il y ait une limite légale, c'est plutôt de la mésinformation." La construction de l'Äerdchëff à Redange pourrait peut-être donner des idées de l'autre côté de la frontière…