Jamais sans son cheval  !

L’entrepreneur de jardin Corentin Hannon a décidé de remplacer ses machines bruyantes et polluantes par des chevaux. Lila et Sitor peuvent aussi aider dans les forêts et les champs. Tout bénéfice pour l’environnement.

Estelle Spoto

Reportage

Deux champs voisins, deux conceptions de l’agriculture qui se côtoient : dans l’un, les tracteurs font ronronner leur moteur, assurant vitesse et rendement ; dans l’autre, pas d’odeur d’essence, et pas de bruit, sinon le cliquetis des chaînes des colliers de Lila et Sitor, deux chevaux de trait belges, qui se croisent élégamment le long des rangées de légumes.

Jamais sans son cheval  !
©GUILLAUME JC

Nous sommes à Gooik, dans la campagne flamande à l’ouest de Bruxelles. Sur le premier champ, le vacarme a fait fuir les oiseaux ; alors que le second est régulièrement survolé par les hirondelles. Corentin Hannon, sa compagne Eva, et Anna, en apprentissage avec eux, sont en train d’y butter les poireaux de la ferme bio De Groentelaar, en utilisant la traction animale.

La scène est impressionnante : guidé à quelques mètres par le cordeau – "ça permet d'avoir toujours une main libre pour accrocher un arbre, conduire ou régler la machine, régler l'outil", précise Corentin Hannon-, le puissant animal faufile avec précision, presque délicatement, ses énormes sabots entre les rangs de feuillage vert-gris émergeant du sol. "On leur apprend petit à petit, explique son meneur. Les chevaux commencent par des petits travaux qui ne nécessitent pas trop de précision, par exemple herser après le labour : si le cheval ne marche pas droit, ce n'est pas très grave. Et progressivement, sans le brusquer, on va lui apprendre à marcher de plus en plus droit et on va diminuer la largeur de sa marche, jusqu'à arriver à 60 centimètres. Certains, qui ont de moins grosses pattes que les chevaux de trait, arrivent à 40 centimètres. Ce sont des animaux qui ont été sélectionnés pendant des générations et des générations et qui sont vraiment des chevaux cool, ils ne s'excitent pas trop."

Une approche adaptée au maraîchage

Le coup de foudre, Corentin Hannon l'a eu il y a cinq ans, lors d'un stage de débardage à Ittre, chez Jacques Wautier. "Il y avait là Sitor, qui avait 19 mois. Je l'ai acheté le jour même."

Jamais sans son cheval  !
©GUILLAUME JC

Fatigué d'utiliser des machines à longueur de temps dans son quotidien d'entrepreneur de jardin, il va y introduire progressivement le cheval. "Mon premier chantier de jardin avec lui, c'était reclôturer une grande parcelle. Au lieu d'y aller avec le tracteur, j'ai pris mon cheval et j'ai transporté tous les matériaux avec lui."

Utiliser ses chevaux pour le maraîchage est arrivé presque par hasard : "Mon ami Tijs Boelens, qui est maraîcher ici, m'a appelé un jour parce que son motoculteur était en panne. Le moteur était foutu et on s'est dit qu'on allait biner entre les légumes avec Sitor. Aujourd'hui nous avons tous les outils nécessaires, on peut même faire les foins de a à z, jusqu'à la confection des petits ballots. Il faut se rappeler qu'il y a trois générations, avant la mécanisation de l'agriculture, on faisait tout avec les chevaux. En maraîchage, pour des superficies jusqu'à 3 ou 4 hectares, c'est tout à fait gérable."

Bénéfique pour les sols

Pas de pollution sonore, pas de consommation d'essence et donc pas de dépendance aux énergies fossiles et pas de production de CO2, mais à la place une production de crottin bien utile pour amender le sol : le cheval présente beaucoup d'avantages. "Et on constate vraiment une différence dans la qualité des sols qui ont été travaillés en traction animale, relève Corentin Hannon. Au lieu d'avoir des sols tout durs, compactés par le passage des tracteurs, où il n'y a plus d'oxygène et où l'eau ne rentre plus, ici le sol devient comme une éponge. Malgré la sécheresse, au Groentelaar, ils ont eu une belle production."

Jamais sans son cheval  !
©GUILLAUME JC

Un collègue, un compagnon

À l’aide de quelques syllabes, l’homme communique avec le cheval pour le guider, lui donner la marche à suivre, lui faire comprendre ce qu’il veut. Et ça fonctionne, la complicité est perceptible.

"Si on considère le cheval comme un tracteur, ça ne marche pas, souligne Corentin, qui après avoir suivi des études de graphisme s'est formé comme maréchal-ferrant. C'est un collègue, c'est un compagnon, ce n'est pas une machine. Une grosse différence, c'est qu'avec un tracteur, une fois qu'on coupe le contact à la fin de la journée, c'est fini. Les chevaux, eux, il faut encore les nourrir, les soigner." Et cela sept jours sur sept.

Et pour les vacances ? "On part avec eux ! On a une roulotte."

Une inspiration pour la chorégraphe Anna De Keersmacker

Selon Corentin Hannon, tout le monde est capable de mener un cheval. "Il faut être ouvert d'esprit, assez calme, savoir relativiser et avoir beaucoup de patience, mais je pense que c'est accessible à tout le monde."

Il le constate d'ailleurs régulièrement, lors de l'organisation de stages avec son ASBL Cordeva. "Nous avons même appris à des danseurs à mener, lors d'un workshop organisé à Gaasbeek avec la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker. C'était son idée de mélanger la danse, l'agriculture, la traction animale et le travail à la faux lors d'un stage ouvert à tous, aussi bien agriculteurs que danseurs. Ça s'est super bien passé. C'est un public que nous n'avions jamais eu et ça a été un bel échange."

L'échange, Corentin Hannon le vit aussi chaque jour avec tous ceux qui s'arrêtent au bord de la route pour le regarder travailler avec son cheval. "Les gens n'ont plus l'habitude de voir ça. Tout le monde nous regarde quand nous revenons à la ferme avec une remorque remplie de légumes. Je pense que le cheval n'est pas un outil du passé. Il a vraiment toute sa place."

Les moutons et l’écopâturage pour remplacer les tondeuses

Il n’y a pas que les chevaux qui peuvent avantageusement remplacer les machines dans l’entretien des espaces verts. Les moutons aussi sont de solides alliés. C’est ce qu’ont bien compris des entreprises comme O’Sheep, basée près d’Enghien, ou Sheep Solution, à Gembloux, qui proposent un service d’écopâturage.

Jamais sans son cheval  !
©D.R.

Le principe est simple : des moutons sont installés à l’année dans l’espace – clôturé – à entretenir, où ils limitent la prolifération de la végétation tout simplement en la broutant. Les races ovines choisies – tels les moutons d’Ouessant – sont particulièrement rustiques et peu exigeantes pour leur alimentation. S’il ne faut pas s’attendre à des pelouses taillées au millimètre, l’écopâturage offre un plus grand respect de la biodiversité – pas de massacre à la tondeuse parmi les insectes –, un coût moindre pour les grandes surfaces, et une activité silencieuse, si ce n’est un bêlement de temps en temps.

Collecte de déchets, transport scolaire… Le village d’Ungersheim s’est tourné vers les chevaux

Parmi les 21 actions pour le XXIe siècle mise en place par le village en transition d'Ungersheim, en Alsace, figure l'achat d'un cheval cantonnier, Richelieu, rejoint par Kosak quelques années plus tard. Ces deux animaux servent pour le transport scolaire, les travaux agricoles, l'arrosage des pelouses ou encore la collecte des déchets recyclables. "Ce n'est pas un retour en arrière", affirme Jean-Sébastien Cuisinier, intendant de la régie agricole municipale en charge de ces chevaux, dans le documentaire Qu'est-ce qu'on attend ? (2016), que la journaliste Marie-Monique Robin a consacré à ce village. "Évidemment on s'inspire de choses qui ont déjà été faites par le passé, parce qu'elles étaient efficaces et elles le sont toujours aujourd'hui. En revanche, on n'est pas du tout en train d'essayer de montrer aux gens que c'était mieux avant. On pense à demain, et demain est peut-être mieux qu'hier et mieux qu'aujourd'hui."