"La poursuite de la croissance est futile - car elle n’augmente plus le bien-être - mais est aussi néfaste"

Une société en croissance économique est-elle une société qui se porte bien ? L’économiste Timothée Parrique démontre le contraire et trace les grands axes d’une société post-croissance, durable et réjouissante.

Estelle Spoto
Timothée Parrique et la décroissance
Thimothée Parrique et la décroissance ©DR/AFP

Dans son livre Ralentir ou périr (éditions du Seuil), l’économiste français Timothée Parrique, chercheur en économie écologique à l’Université de Lund (Suède), déconstruit la préoccupation contemporaine pour la croissance économique. Comprendre l’absurdité de cette obsession est le premier pas pour en sortir, et commencer à imaginer un monde durable, respectueux des limites planétaires, estime l'économiste. Et - surprise !- , ce monde post-croissance a de quoi donner vraiment envie.

À partir de quel moment la croissance économique mesurée par le Produit Intérieur Brut (PIB) s’est-elle imposée dans le fonctionnement des États ?

Cette préoccupation pour la croissance du PIB ne date que des années 1950. La nouveauté n’était pas le désir d’augmenter la richesse d’un pays - un objectif vieux comme le monde -, mais la façon dont on venait la mesurer - une agrégation des activités marchandes - et l’accent mis sur la vitesse de son accumulation. Il fallait non seulement plus, mais de plus en plus vite. Et il fallait que ce surplus soit réinvesti pour pouvoir devenir un "sur-surplus", et ainsi de suite, créant dès lors une dynamique d’accumulation systémique.

Quels sont aujourd’hui les freins majeurs qui empêchent d’inverser la tendance ?

La croissance économique est un grand récit, une “mystique” comme dit la philosophe Dominique Méda, un objectif que nous nous donnons nous-mêmes. En France, les pouvoirs publics organisent des “politiques de croissance” et les élus votent des lois “pour la croissance”. Le décret d’attribution du ministre de l’Économie l’oblige même à définir “les mesures propres à promouvoir la croissance”. Si l’économie est un jeu, la croissance des points de PIB en est l’objectif principal. Notre imaginaire collectif associe les points de PIB à du développement, et la croissance économique à une stratégie de prospérité sociale. Écoutons Serge Latouche, l’un des pionniers de la décroissance en France : nous devons “décoloniser notre imaginaire”, c’est-à-dire commencer par questionner ce lien entre accumulation monétaire et bien-être. Dans un pays comme la France, la croissance économique n’éradique pas la pauvreté, ne réduit pas les inégalités, ne créé pas les emplois dont nous avons besoin, n’augmente pas l’espérance de vie ou les niveaux de santé, etc. La poursuite de la croissance est non seulement futile -car elle n’augmente plus le bien-être-, mais elle est aussi écologiquement néfaste.

Quels sont les leviers pour sortir de la croissance ?

L’État pourrait commencer par abandonner le PIB pour le remplacer par un tableau de bord plus sophistiqué qui inclurait des indicateurs de santé sociale et de soutenabilité environnementale. Rien de très original, la Nouvelle-Zélande l’a déjà fait en 2019 avec ses “budgets bien-être”. On pourrait aussi mentionner le “National Performance Framework” de l’Écosse ou les “indicators for well-being” en Islande, des pays qui ont formé une coalition autour du concept “d’économie du bien-être”. Il va donc falloir créer un nouveau grand récit de la prospérité qui soit plus adapté aux contraintes sociales et écologiques du 21e siècle que le baromètre simpliste du PIB -un indicateur qui, rappelons-le, date des années 1930 !

La décroissance économique va-t-elle nécessairement de pair avec la sobriété ?

Vouloir la sobriété tout en maintenant l’activité économique est un peu comme vouloir freiner tout en gardant le pied sur l’accélérateur. Soyons clairs : entre produire plus et polluer moins, il va falloir choisir. Dans une économie où les niveaux de production restent couplés avec l’empreinte écologique (c’est encore le cas aujourd’hui), on ne pourra pas faire de sobriété sans une certaine décroissance, que je définis comme "une réduction de la production et de la consommation pour alléger l’empreinte écologique planifiée démocratiquement dans un esprit de justice sociale et dans le souci du bien-être".

Parrique
Timothée Parrique, économiste. ©DR

L’angle mort des stratégies actuelles de sobriété, c’est qu’elles ne parlent pas de production. On demande aux gens d’être sobres tout en les bombardant de publicité pour les inciter à consommer davantage – c’est contre-productif. Ce que nous devons faire, c’est créer des cercles vertueux de décroissance : une sobriété au niveau des consommations qui permette un ralentissement de la production, et avec elle une réduction du temps dédié à l’emploi salarié, la généralisation d’outils low-tech, et une amélioration des conditions de travail, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’empreinte écologique de nos économies repasse en dessous des seuils de capacité de charge des écosystèmes – les fameuses “limites planétaires”. La décroissance serait donc la conséquence logique d’une stratégie nationale de sobriété des ménages et des entreprises.

Pourriez-vous donner quelques exemples des transformations qui auraient lieu dans une société post-croissance ?

Les exemples concrets existent déjà aujourd’hui ! Le mouvement Via Campesina a réinventé une agriculture paysanne soutenable et souveraine à base d’agroécologie et de permaculture. Les Transition Towns ont redonné goût au municipalisme écologique et le mouvement des écovillages réinvente une nouvelle manière d’habiter ensemble. Des pays comme l’Équateur et la Bolivie modifient leurs Constitutions pour reconnaître la nature comme un sujet de droit. Les Français, de leur côté, ne sont pas tant réticents qu’on le croit aux initiatives véritablement innovantes : se sont multipliés ces dernières années les coopératives à lucrativité limitée, les monnaies locales, les jardins partagés, les tiny house et le slow travel, les réseaux de partage d’objets, les Territoires zéro chômeurs de longue durée, la gratuité des transports locaux, les interdictions locales de la publicité, et toute une panoplie d’autres instruments extrêmement précieux. Chacune de ces initiatives est un morceau du puzzle pour nous permettre d’inventer l’économie de demain. Il ne reste plus qu’à les tisser ensemble pour qu’ils fassent système.


Ralentir ou périr – l’économie de la décroissance, de Timothée Parrique, éditions du Seuil, 320 pages.