Du circuit court dans toute la province de Luxembourg

D’un côté, il y a des producteurs désireux d’écouler leurs produits. De l’autre, des épiciers et des traiteurs voulant se fournir localement. Le Réseau Paysan les met en contact, donnant un fameux coup d’accélérateur au circuit court en province de Luxembourg. Reportage.

Estelle Spoto

L’initiative du Réseau Paysan vient du terrain. En 2012, en province de Luxembourg, une poignée de producteurs, quelques épiciers et la responsable du restaurant La Ferme des Sanglochons, à Neufchâteau, se réunissent pour parler de la circulation des produits locaux. Les uns cherchent de nouveaux débouchés pour leurs produits, les autres veulent inclure plus de produits locaux dans leurs rayons pour se distinguer des grandes surfaces, et la dernière souhaite intégrer plus d’aliments locaux dans ses menus. Problème majeur dans la province : avec une densité de population assez faible, les distances à parcourir sont importantes. Alors comment s’en sortir ? En créant un réseau, pour mutualiser les opérations.

Hors grands groupes

Le projet est pris sous l’aile de l’asbl Solidairement, qui lance des initiatives et les suit jusqu’à ce qu’elles deviennent autonomes. Les premières livraisons ont lieu en 2013. “Au départ c’était très artisanal, souligne Hélène Deketelaere, coordinatrice du Réseau Paysan depuis 2017. Tout se faisait par mail ou par téléphone. Les producteurs fournissaient des listes de produits disponibles, les épiciers passaient leurs commandes, une stagiaire les transférait aux producteurs, puis elle allait chercher les produits avec sa propre voiture et elle les livrait dans la foulée.”

Aujourd’hui, le Réseau Paysan rassemble plus d’une centaine de producteurs, près de 90 épiceries et une trentaine de restaurants ou traiteurs. Cinq camions – dont un qui va jusqu’à Bruxelles — transportent chaque semaine pour 25 000 euros de marchandises : produits laitiers, fruits et légumes, viande et charcuterie mais aussi farine, pâtes, bières… Depuis le lancement en 2013, un e-shop a été mis en ligne, facilitant la tâche de tous, un camion frigorifique a été acheté d’occasion, et en 2017, le Réseau s’est constitué sous forme de coopérative. “C’est une coopérative à finalité sociale, précise Hélène Deketelaere, avec un mode décisionnel qui permet de ne pas favoriser certains en fonction de l’argent qu’ils ont investis – sur le principe d’un homme égal une voix —, mais aussi de garantir l’objet initial du Réseau : fournir des produits locaux hors grands groupes et les livrer à des indépendants, hors grands groupes. Nous ne vendrons jamais aux grandes surfaces et jamais de produits issus l’agro-industrie.”

Les critères pour qu’un producteur puisse entrer dans le réseau sont à la fois précis et larges : être situé en province de Luxembourg, produire de manière respectueuse de l’environnement, à échelle familiale, sans obligation d’être certifié bio. “On part du principe que tout le monde est dans un cheminement, et que certains producteurs non certifiés sont parfois beaucoup plus militants”, souligne à cet égard la coordinatrice, une femme du terrain formée comme agronome et qui a d’ailleurs travaillé avant pendant six ans à l’encadrement des producteurs bio.

Dans les rangs des acheteurs figurent des épiceries de village qui complètent leur gamme traditionnelle avec des produits locaux, des épiceries bio, des épiceries fines, mais aussi des magasins à la ferme – dont certains producteurs —, et côté horeca, quelques grandes tables, comme La Grappe d’Or à Arlon ou le Château Grandvoir à Neufchâteau, et des petits indépendants. “Surtout des jeunes, qui n’imaginent pas travailler autrement qu’avec des produits locaux, relève Hélène Deketelaere. Ce sont des sensibilisés, des motivés, parce qu’avec nous, on ne peut pas téléphoner à n’importe quelle heure et être livré le lendemain.”

Le magasin, une vitrine pour les producteurs

Depuis 2019, le Réseau Paysan, jusque-là plus ou moins invisible aux yeux du grand public, possède sa propre vitrine : un magasin de producteurs installé sur la Nationale 40 à Libramont, en plein centre de la province. Les particuliers peuvent y trouver un bel assortiment de ce que le Réseau fait circuler dans le territoire. Derrière la caisse – tenue bénévolement par les producteurs eux-mêmes – s’affiche une grande carte de la province où sont identifiés les épiceries et les restaurants de la coopérative.

Alors que le magasin a connu un boom pendant le Covid, actuellement, avec la crise énergétique et économique, les chiffres se tassent. Pourtant, si certains produits sont plus chers que dans les grandes surfaces, ce n’est pas forcément le cas de tous. “Plus les produits sont transformés, plus ils sont coûteux en local, à cause de la main-d’œuvre, explique la coordinatrice. Mais à l’inverse, moins c’est transformé, moins c’est cher. Pas mal de produits bio sont moins chers chez nous que des produits bio en supermarché. Certains maraîchers sont systématiquement moins chers. Chez nous, avec la crise, les produits augmentent, mais ils augmentent dans une beaucoup plus faible proportion que les produits en grande surface.” Le magasin souffre lui aussi de la hausse des factures d’énergie. “Nous ne sommes pas sûrs de pouvoir traverser la crise sans mettre le magasin en stand-by. Mais le magasin n’est pas un but, c’est un plus.” Et avec la hausse des prix des carburants pour le transport, le Réseau Paysan s’avérera certainement de plus en plus un pari gagnant.

Eat Local promeut les chefs et les produits locaux

Déguster des produits locaux mis en valeur par de vrais chefs : tel est le concept de Eat Local, dont le prochain rendez-vous aura lieu le 27 novembre au domaine viticole du Ry d’Argent, à La Bruyère (province de Namur). Eat Local, propulsé par la plateforme digitale de chefs à domicile Oh Chef, en collaboration avec l’APAQ-W (l’agence wallonne pour la promotion d’une agriculture de qualité) et le réseau Table de Terroir, déroule un concept en trois étapes : “Le public est d’abord accueilli par le producteur, qui va expliquer lors d’une visite son histoire et comment il travaille”, précise Xavier Jeunejean, patron de la plateforme Oh Chef et organisateur de l’événement. La deuxième étape, c’est la dégustation des produits du producteur et d’autres producteurs locaux invités. Et enfin, le public reçoit une version cuisinée des produits déjà dégustés bruts : cinq dégustations qui forment un repas complet, réalisées par trois chefs (deux chefs Oh Chef et un chef Table de Terroir).

Depuis 2019, Eat Local organise cette mise en valeur des produits locaux dans un lieu chaque fois différent. “Nous organisons l’événement chez un producteur local bien implanté, qui a quelque chose à montrer et qui a assez d’espace pour accueillir les gens. Parfois il n’y a pas d’eau, pas d’électricité et il faut réussir à monter une cuisine, mais on s’en sort à chaque fois”, affirme Xavier Jeunejean.

Les producteurs locaux dont les produits vont être travaillés par les chefs sont sélectionnés par l’Apaq-W. Pour les chefs, c’est à la fois une occasion de découvrir de nouveau producteurs et de nouveaux produits, mais aussi d’ajouter une “contrainte créative”. “C’est un challenge, ça m’oblige à changer un peu mes produits, parce qu’on a quand même tendance à travailler les mêmes choses, affirme Corentin Rochez, un des deux chefs Oh Chef de la session au Ry d’Argent, en compagnie du candidat Top Chef Kevin Roquet. En plus, cette fois, c’est près de chez moi, avec des producteurs de ma région. J’ai par exemple découvert La Petite Campagne, à Bovesse, qui fait notamment de la glace au lait de chèvre. Potentiellement, il y a des adresses où l’on retournera se fournir.”

Comme plusieurs chefs de la plateforme Oh Chef, Corentin Rochez travaillait déjà les produits locaux avant de se lancer dans Eat Local. “À l’heure actuelle, avec le prix des carburants qui augmente, faire venir des fraises d’Espagne ou des avocats du Pérou alors qu’on a de bonnes choses tout près, c’est débile”, assène ce chef qui produit dans son propre jardin patates de couleur, fruits, petits fruits et herbes aromatiques. “Dans un monde parfait, je ne travaillerais que des produits locaux et de saison, parce que ça paraît logique, c’est moins cher, c’est plus raisonnable pour l’environnement et mieux pour la qualité des produits. Mais j’ai parfois des clients qui veulent manger des asperges en novembre ou des fraises en décembre. Ce n’est pas du tout la saison mais il y en a au supermarché. Les gens ne savent plus qu’il y a des saisons pour les produits, et c’est encore plus compliqué à faire comprendre pour les poissons et les viandes. Tout le monde pense que le homard c’est en décembre, pour les fêtes, mais le homard, c’est en juin !”

Un processus de sensibilisation du public auquel Eat Local entend aussi contribuer.