Au cœur de Schaerbeek, rien ne distingue vraiment la porte de garage du N°30 rue Général Eenens d’une autre porte de garage. Quand on la pousse, l’endroit réserve pourtant son lot de surprises.

Depuis trois ans, en effet, cette ancienne menuiserie s’est transformée en camp de base des projets de vie de deux couples. Laurent et Elodie y parquent Zaza, Pamela et Ernest, de vénérables combis VW “old school” qu’ils proposent à la location et avec lesquels ils organisent des visites découvertes de Bruxelles, tandis que Corentin et Juliette y ont pour leur part installé les cuisines dans lesquelles ils préparent chaque jour des plats traiteurs où les produits locaux, de saison et bio ont la part belle.

Des projets professionnels, mais pas seulement. “Dès le départ notre volonté était de créer un lieu polyvalent ouvert qui vit dans le quartier. On a donc ouvert une salle, baptisée l’Entrepote, qui est louée pour des fêtes, mais dans laquelle on organise également des apéros urbains, des formations ou encore des activités socioculturelles comme des expositions d’artistes schaerbeekois dans le cadre d’un contrat de quartier”, explique Laurent Gauthy, l’un des quatre cofondateurs.


Un jardin “pépinière”

Des activités qui débordent sur le toit où un potager urbain a pris racine. Une vingtaine d’habitants du quartier y cultivent des herbes aromatiques, quelques fruits (fraises, framboises…) et légumes (tomates, carottes..) dans des bacs et des sacs emplis de terreau, dessinant une petite oasis de verdure inattendue en surplomb d’arrière-cours ceinturées par les immeubles. “A la bonne saison, nous organisons une à deux fois par mois des formations données par des personnes spécialisées en agriculture urbaine, poursuit Laurent. On veut que ce soit une pépinière. Les gens qui viennent peuvent ensuite apprendre à d’autres qui vont repartir chez eux avec quelques plants et essaimer petit à petit. Il y a aussi des activités pédagogiques à destination des écoles.”

Des ateliers cuisine proposés par Corentin et Juliette permettent également d’apprendre comment préparer ou conserver le fruit de ces récoltes dans une logique zéro gaspi et zéro déchets.

© MARIE RUSSILLO

Le problème en Belgique, c’est que la durée de la “bonne saison” reste relativement restreinte. Pour surmonter cet obstacle et pouvoir profiter du potager toute l’année, l’équipe de l’Entrepote a donc décidé d’aller encore plus loin en installant une vaste serre qui occupera un bon tiers de l’espace de la toiture. Sélectionné dans le cadre du programme européen Groof (lire ci-contre), le projet n’est pas simplement d’y poser une verrière, mais aussi de récupérer une partie de l’énergie “perdue” par le bâtiment – en améliorant au passage le bilan CO2 de l’ensemble.

Rendre le projet économiquement autoporteur

Exploiter le toit toute l’année doit permettre de rendre le projet économiquement autoporteur à terme. Mais pour financer cette serre on doit trouver des débouchés, explique Jean-Brieuc Feron, ingénieur conseil en “low tech” qui accompagne l’Entrepote. On a élaboré un plan cultural basé sur ce qu’il est possible d’y cultiver et de la valorisation économique potentielle. Une partie pourra servir aux plats de Corentin et Juliette, mais aussi être revendue à d’autres restaurateurs ou commerçants du quartier qui ont manifesté leur intérêt pour certains produits spécifiques. Ils ne demandent pas des quantités astronomiques, mais de la qualité et de la fraîcheur. On a une idée assez précise de ce que l’on veut faire et l’équipe de chercheurs associés au programme Groof va nous aider à définir techniquement la solution la mieux adaptée à nos besoins.”

Pour tirer profit au maximum des ressources disponibles et fournir la chaleur nécessaire, outre celle émanant directement des locaux sous la toiture, la piste envisagée est de récupérer, via un système d’échangeur thermique, une partie de l’énergie générée par la hotte de la cuisine du traiteur. Une approche similaire est également envisagée pour valoriser l’air chaud dégagé par un moteur de la chambre froide.

© MARIE RUSSILLO

Une démarche “circulaire” que les porteurs du projet veulent également mettre en œuvre sur le plan agronomique en récupérant les déchets végétaux des commerçants et restaurateurs du quartier afin de les composter pour les transformer en engrais liquide et augmenter le production des plantes.

L’avantage de l’Entrepote est que l’idée de créer un potager en toiture avait été anticipée dès les travaux de rénovation. Les structures du bâtiment ont ainsi été renforcées pour pouvoir supporter le poids supplémentaire et il dispose de toutes les autorisations urbanistiques requises, “qui sont les deux principaux écueils à ce type de projet”, souligne Laurent. D’ici au mois de juin prochain, les fondateurs devraient avoir totalement finalisé le projet. Ils pourront alors se mettre en quête de la centaine de milliers d’euros nécessaire pour construire la serre qu’ils espèrent voir sortir de toit dans deux à trois ans.

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Créer des écosystèmes de quartiers urbains

En plein essor, l’agriculture urbaine a encore pas mal de chemin à accomplir pour asseoir des modèles économiques qui tiennent la route sur le long terme. Un enjeu qui constitue l’un des axes de recherche du C-RAU (Centre de recherche en Agriculture Urbaine), grâce notamment à sa plateforme Wasabi (la plateforme WAllonne de Systèmes innovants en Agriculture et BIodiversité urbaine) récemment inaugurée sur le campus de Gembloux AgroBiotech.

© FLEMAL JEAN-LUC

Dans le cadre du projet Interreg “Groof”, les chercheurs du C-RAU se sont associés à une série de partenaires français, luxembourgeois, espagnols et allemands pour étudier et expérimenter dans le détail le potentiel offert par les serres installées sur les toits de bâtiments urbains. Un travail de longue haleine qui repose sur une expertise multidisciplinaire dans le domaine agronomique bien sûr, mais aussi en économie, en gestion de l’énergie et en construction.

L’objectif est de voir comment on peut profiter des échanges énergétiques entre les deux structures, explique Haïssam Jijakli, professeur à Gembloux Agro-Bio Tech et coordinateur de la plate-forme Wasabi. On essaie de penser la construction de la serre pour qu’elle soit le moins énergivore possible – cela peut parfois simplement tenir à sa forme – et pour qu’elle puisse bénéficier de l’apport des énergies “perdues” du bâtiment. Nous essayons d’envisager toutes les possibilités pour pouvoir cultiver dans la serre toute l’année en identifiant aussi les limites ou les points de blocage, en matière d’urbanisme par exemple.”

Le point de vue plongeant offert depuis la serre sur les habitations voisines ou encore les éclairages horticoles de couleur rose ou bleue utilisés de nuit peuvent, par exemple, constituer un frein à l’installation de ces projets en ville. Même si ceux-ci, quand ils sont bien pensés, peuvent en retour offrir au voisinage un point de vue plus sympathique qu’une toiture en roofing et une bouche d’aération.

Mutualiser les ressources en chaleur

À Gembloux, les scientifiques du C-RAU disposeront au printemps prochain d’une serre pilote qui prendra pied sur le toit d’un bâtiment inauguré en 2017. Avantage de ce dernier : sa construction a été pensée dès le départ pour pouvoir supporter les charges importantes que représentent des bacs de culture installés en toiture. “C’est l’un des écueils au déploiement des serres urbaines, toutes les toitures ne sont assez résistantes pour supporter un tel poids. Il faut donc faire des travaux de renforcement souvent coûteux qui, souvent, font que le projet n’est pas économiquement viable”, souligne Pierre Raulier, chargé de projet Groof.


À l’inverse, le fait de travailler sur un bâtiment moderne dont l’isolation a été soignée demande de faire preuve de créativité pour la récupération de chaleur. La serre de Wasabi devra ainsi fonctionner en s’appuyant sur des réseaux de chaleur qui utiliseront les ressources offertes par le système de chauffage du bâtiment, mais aussi en récupérant les calories perdues d’un dispositif de refroidissement destiné à des travaux de recherches nécessitant des zones froides. “Dans les constructions modernes, on peut aussi envisager de récupérer l’énergie des systèmes de ventilation mécanique contrôlée à double-flux qui préchauffent l’air qui est renvoyé dans le bâtiment, observe Pierre Raulier. Mais là encore, cela doit être pensé lors de la conception de l’immeuble. Cette anticipation simplifie tout et diminue énormément les coûts d’installation d’une serre.”

Coaching

Dans le cadre du programme Groof, les chercheurs impliqués accompagnent également cinq projets retenus après un processus de sélection, dont fait partie le projet de l’Entrepote à Schaerbeek. Le bâtiment ayant dès le départ été rénové dans la perspective d’y installer une serre, ce “coaching” concerne principalement l’élaboration d’un modèle économique rentable et de solutions efficientes pour récupérer la chaleur nécessaire.

On travaille également ensemble, et c’est très innovant, pour la mise au point d’une solution nutritive créée à partir de déchets – une sorte de compost liquide – dans laquelle ils pourront faire pousser leurs légumes. C’est ce que l’on appelle la bioponie. Ce n’est pas aussi productif que l’hydroponie, où l’on utilise une eau chargée en engrais issus de la pétrochimie, mais si c’est bien maîtrisé, c’est plus productif que la culture en pleine terre. En outre, c’est plus léger que la culture en bacs car on n’a besoin que d’une lame de liquide de 2 à 10 cm, selon la façon dont on travaille”, explique Pierre Raulier.

L’autre atout de l’Entrepote est la nature multifacette du projet qui entend allier la production alimentaire à d’autres activités permettant de générer des rentrées financières, en prise directe avec les habitants du quartier, ses petits commerces et autres restaurateurs. “Il faut avoir à l’esprit que produire sur des petites surfaces de ce type n’est pas toujours rentable. Il faut donc bien étudier le contexte pour créer des écosystèmes de quartiers urbains où la serre peu répondre à plusieurs fonctions pertinentes par rapport aux besoins”, conclut Haïssam Jijakli.