Totnes, ville de 8000 habitants du Devon, dans le sud-ouest de l’Angleterre, paraît préservée dans du formole. Sa grande rue pourrait n’avoir pas changé depuis des décennies. Ses trois bouchers proposent d’appétissants côtelettes d’agneau et des Scottish Eggs (des œufs mollets entourés de chair à saucisse), un miracle dans un pays où les étals des viandes ne se trouvent bien souvent que dans des supermarchés. Les murs extérieurs de plusieurs de leurs bâtiments voisins arborent encore leurs tuiles ancestrales, tradition de la région. Les bonbons du magasin Cranch’s sont sans doute les mêmes que goûtait en cachette la grand-mère de la caissière. Sous ses apparences très conservatrices, Totnes se veut pourtant la ville pionnière en matière de transition. A travers des projets communautaires, ce modèle vise à accroître l’autosuffisance pour faire face à la raréfaction à venir du pétrole, à limiter le changement climatique et l’instabilité économique.

Des pratiques rassemblées en un même mouvement

A l’origine du concept de ville en transition, aujourd’hui repris dans des centaines de villes dans le monde, l’activiste et professeur spécialisé dans la permaculture Rob Hopkins. « Rob a choisi de s’installer ici en 2006 raison du terreau culturel déjà existant », assure Wendy Stayte, 80 ans dont 28 passées à Totnes, impliquée depuis les premiers instants et toujours très active. « La ville était déjà un peu réputée pour son mode de vie alternatif. Dans leur coin, certains de ses habitants cherchaient à modifier leur relation à la vie, que ce soit dans l’agriculture, la construction ou l’art. L’apport de Rob a été considérable : il a rassemblé toutes ces pratiques en un même mouvement. Cette expérience a attiré beaucoup de gens de l’extérieur. »

© Tristan de Bourbon

Les premières années, les actions des « transitionnistes » se révèlent très visibles. Derrière la gare, Briony Baxter, 62 ans, s’affaire dans les cinq jardins communs de la ville, rassemblés sous le nom d’Incredible Edible (incroyable comestible). Y poussent en ce moment des haricots verts attaqués par les limaces, du fenouil et de la laitue, en plus de nombreuses variétés d’herbes aromatiques et d’un pommier. Quant aux fraises, elles ont laissé la place aux framboises. Chacun est libre de se servir. « J’ai grandi dans une zone très pauvre du nord de l’Angleterre et, enfant, j’ai connu la faim, se souvient la responsable des jardins. Ce n’était déjà pas normal à l’époque mais qu’en 2020 des millions de gens soient obligés de se rendre dans des banques alimentaires pour se nourrir est encore plus choquant. »

A ses côtés, Jenny, 31 ans, est venue l’aider à débroussailler. « J’ai déménagé ici il y a peu de temps et j’avais entendu parlé de Totnes dans le film français Demain, raconte cette étudiante en environnement marin. Je n’avais jamais rien planté avant le confinement : avec ma famille nous avons fait pousser des fleurs sauvages dans un grand espace vierge derrière chez nous pour donner à manger aux abeilles et aux oiseaux. Je veux faire la même chose ici. »

Au fil des ans, les projets se sont complexifiés. Sans doute en partie du au contact avec le Schumacher College voisin, réputé pour ses cours sur l’environnement et sa pensée critique. Ses élèves et ses professeurs se transforment pour le plupart à la sortie des cours en activistes, et alimentent tant que possible la réflexion théorique des résidents locaux. « Nous plaçons l’accent sur l’économie car la plupart de nos élèves, comme des activistes, voient souvent leurs rêves écologiques se briser face à la nécessité qu’ils fassent sens économiquement », indique Jonathan Dawson, le coordinateur des cours d’économie de l’établissement.

Implication à tous les étages

Si bien que la banderole Totnes Transition Town rassemble désormais aussi bien des projets sociaux vis-à-vis des sans domicile fixe et des drogués, que des programme de soutien scolaire dans les quartiers pauvres ou encore la construction de logements et de bureaux à prix réellement abordables sur un site en friche. « Dans certains dossiers, nous nous mettons en avant, dans d’autres nous effectuons le lien entre différentes entités, qu’elles soient privées ou publiques, précise Luciana Edwards, 31 ans. Par exemple, en accord avec la municipalité, nous avons travaillé avec un promoteur immobilier pour qu’il crée un chemin piétonnier depuis son développement jusqu’au parc voisin, qu’il organise des cours de cyclisme pour les locaux, etc. »

La municipalité est d’ailleurs pleinement impliquée dans le projet de transition : elle l’a officiellement adopté en 2009. En décembre 2018, le conseil municipal s’est déclaré en urgence climatique et a annoncé sa volonté de réduire à néant les émissions de CO2 de Totnes dès 2030.

L’évolution du projet initial et l’intégration de ses idées dans toutes les sphères de la société de Totnes sont la marque de son succès. Un succès pas tapageur mais, au regard de l’attraction de cette ville perdue au fin fond de l’Angleterre, assurément indéniable.

La difficulté d’intégrer les résidents historiques

Chaque année, de nombreux observateurs se rendent à Totnes pour étudier leur modèle de transition. Pendant plusieurs jours, parfois plusieurs mois, ils observent de près la signification concrète de ces idées aujourd’hui à la mode. Pourtant, tout le monde dans la ville ne se sent pas concerné par les initiatives de Transition Town Totnes (TTT). “Les projets comme Caring Town Totnes, à l’intention des sans domicile fixe et des drogués, sont très bien accueillis par l’ensemble de la population, explique Luciana Edwards. En revanche, certains projets, comme notre soutien en 2012 à la campagne d’opposition à l’installation d’un magasin de la chaîne Costa, nous a fait passer pour des gens arrogants, donneurs de leçons à certains locaux…”

L’affaire débute en mai 2012 lorsque ce géant britannique du café postule pour un emplacement dans la principale rue commerçante. Très vite, une pétition est lancée. Elle appelle à préserver l’économie locale, composée principalement de commerces indépendants, et donc de s’opposer à son installation. TTT choisit de la soutenir. La pétition est finalement signée par 5 750 personnes. Courant octobre, le patron de Costa annule l’ouverture du magasin à la suite d’une visite dans la ville. Dans sa lettre, il souligne que “Costa a reconnu la force du sentiment contre les marques nationales et a pris en compte les circonstances spécifiques de Totnes”.

Si la moitié de la ville jubile, l’autre fait grise mine. TTT est pris comme bouc émissaire. Une page Facebook Take Back Totnes (reprenons Totnes) voit le jour “pour tous ceux opposés aux esprits étriqués de Totnes Transition Town qui semblent déterminés à maintenir Totnes à l’âge de pierre”. En guise de défense, TTT se défend de promouvoir les circuits courts, qui bénéficient avant tout aux commerçants locaux et donc à la ville, plutôt qu’à des actionnaires lointains.

Toucher toutes les couches sociales

De cet épisode naît la volonté de sortir la transition de son ornière. Même si huit ans plus tard, le chemin semble encore long. “Il est difficile d’attirer des gens nouveaux ou différents, regrette Luciana Edwards. Encore aujourd’hui, lorsque nous distribuons des tracts pour encourager les gens à venir cueillir des fruits dans nos jardins de Bridgetown, le quartier pauvre de la ville, nous voyons surtout venir des gens un peu aisés. Comme si les locaux se disaient : ‘Ce genre d’événement n’est pas pour moi.’”

La jeune femme travaille actuellement à un projet destiné à aller d’avantage à leurs contacts afin de casser le mur de verre qui les sépare. Nul doute que leur implication dans TTT marquerait son succès le plus probant, et assurerait du même coup sa pérennité.