En général, les rayons des magasins se suivent et se ressemblent. Celui-ci détonne pourtant : les panneaux de bois ont remplacé les tringles ; des outils sont suspendus à des clous ; une machine à coudre a été soigneusement remise dans son étui de protection ; des bobines de fils et tendeurs attendent d’être déroulées ; des vêtements dépareillés sont suspendus à des cintres.

Thomas se poste devant un étroit comptoir. Il a réservé une tente ultralégère pour un trip en kayak, “un usage unique” pour lequel “la location convient parfaitement”, commente-t-il.

Au rayon des initiatives durables

Ce rayon a vu le jour au début du mois de juillet. Ici, “il n’y a pas de limite, on peut tout rêver !”, entame Florent Closset. Le rayon qu’il coordonne regroupe quatre nouvelles initiatives prises par les collaborateurs du magasin Décathlon de Namur pour favoriser un usage durable des produits de l’enseigne de sport. “En tant que multinationale active dans le textile, nous avons conscience de notre impact sur l’environnement”, concède le coordinateur des initiatives durables. Certes, l’objectif annoncé par Décathlon est d’arriver à 100 % de produits éco-conçus d’ici trois ans. “Mais nous n’avons, en magasin et à l’échelon local, pas la main sur la chaîne de production : les matières utilisées, les conditions de confection des produits…”, admet Florent Closset. “Par contre, on peut agir au niveau du service aux clients, en faveur d’une consommation plus durable de nos produits.”

Location, réparation, occasion : voilà les leviers dont disposent les collaborateurs pour diminuer l’empreinte environnementale de la multinationale pour laquelle ils travaillent. “Le slogan de l’enseigne atteste de cette volonté puisque Décathlon entend rendre le sport durablement accessible à tous”, appuie-t-il.

C’est ainsi que le magasin namurois, porté par des initiatives individuelles de collaborateurs “passionnés et concernés” par la cause environnementale, a lancé un service de location “touristique”. “Nous avons renouvelé la location de tentes qui existait déjà et y avons ajouté celles de stand-up paddle, kayaks et de combinaisons de nage en eau libre”, explique Florent Closset. Les produits de location varieront en fonction des saisons et le parc de location est voué à être élargi pour arriver, à terme, “à louer presque n’importe quoi”, pourvu que ça suive tant au niveau de la demande que de la logistique.

De tels projets de location existaient déjà à Liège – des vélos pour participer au désengorgement du centre-ville – ou à La Roche en Ardenne – des VTT pour les touristes. À Namur, on a poussé le concept un pas plus loin. “On cherchait une alternative pour les clients qui rapportent des produits abîmés, grâce à une politique de retours avantageuse : plutôt que de les jeter, on préfère les réparer” et les remettre dans le circuit de la location voire de l’achat.

Une deuxième vie pour le textile

Pour ce faire, le deuxième projet développé est celui d’un atelier de réparation. Jusqu’ici, “il se limitait à du service après-vente”, précise M. Closset. Désormais, il offre la possibilité de réparer tentes, textile, chaussures et sacs. “Les clients peuvent demander que la couturière recouse ou répare un bouton, une tirette…” En outre, les produits qui sont fournis abîmés et les retours clients sous garantie, plutôt que d’être tout bonnement mis à la poubelle (ou dans certains cas donnés), sont réparés et remis en rayon… avec une ristourne sur le prix et un balisage clair puisqu’une “étiquette indique que ce vêtement vivra une 2e vie.”

À cet égard, Décathlon en a profité pour développer le marché de l’occasion. Dans les rayons, on retrouve des pièces réparées par les soins de la couturière du magasin. “Nous rachetons aussi des vélos de la marque aux clients. Ils sont remis en état et vendus avec une garantie”, ajoute Florent Closset.

Côté réparation encore, Décathlon Namur a pris le parti d’enseigner les b.a.-ba de mécanique du vélo lors de cours hebdomadaires. Entretien, nettoyage, réglage, changement de chaîne… “Ce projet d’atelier sportif vient de France. Il était tout à fait adapté au marché belge et nous pouvions le mettre en place facilement et rapidement”, raconte Florent Closset, lui-même coordinateur et animateur de ces séances à Namur.

En effet, pour que l’impact soit d’autant plus important, des plateformes internet permettent aux collaborateurs de Décathlon, où qu’ils travaillent, de mettre en commun leurs idées et d’échanger sur les bonnes pratiques.

Faire évoluer le métier vers plus de circularité

Si certaines initiatives durables ont simplement été relancées cet été, d’autres ont vu le jour et reçu un appui plus fort de la direction. “Le confinement a été un déclic, analyse Florent Closset. Les ruptures de stocks importantes ont permis d’avancer sur des projets plus durables” et résilients. Au départ d’initiatives individuelles, la direction du magasin – qui se veut désormais être une référence en la matière – a donné liberté et appui à ses collaborateurs. Ceci sans perdre de vue l’essentielle rentabilité de ces services. “Chaque sous-projet a son compte d’exploitation et l’on peut mesurer sa rentabilité. Si l’un n’est pas rentable, il ne sera pas pour autant abandonné. Il sera mis dans la balance globale.” Chiffre à l’appui, Florent Closset peut donc revendiquer la pertinence de ses projets d’un point de vue économique, environnemental et de satisfaction des utilisateurs et des collaborateurs.

Pour ces derniers, “la priorité n’est plus à la vente en quantité, soulève Florent Closset. La notion de durabilité passe par une plus grande qualité des produits, une diminution de notre empreinte carbone et la transformation de notre modèle économique.” Lui et ses collègues entendent dès lors “faire évoluer le métier” vers une économie plus circulaire. “Il y a une place pour cela… mais ça ne se fera pas du jour au lendemain”, pense-t-il. Par contre, “jouer un rôle dans cette transformation” ressort de sa responsabilité… et de celle – sociétale – de son entreprise.

La “circularité” ne suffit pas

Depuis près de deux mois, le Décathlon namurois propose donc de nouveaux services en affichant sa volonté d’inscrire l’enseigne dans l’économie circulaire. Un concept économique qui, selon l’organisation AchACT (Actions Consommateurs Travailleurs), ne peut être vertueux sans deux conditions sine qua non : travail décent et textile équitable.

“Nous nous réjouissons que la circularité soit à l’ordre du jour, sauf qu’elle est utilisée à des fins commerciales et non pour révolutionner le système global”, défend Sanna Abdessalem, coordinatrice d’AchACT. Car, en dehors de certaines initiatives louables comme celle du magasin namurois ou d’autres efforts d’informations sur l’impact environnemental de certains produits, le système de Décathlon est encore loin d’être tout rose.

La filière textile très polluante

“Émissions de gaz à effet de serre, épuisement des ressources énergétiques et hydriques, utilisation de produits chimiques toxiques, pollution des eaux, du sol et de l’air, énorme production de déchets pré et post (sur)consommation”, l’organisation Oxfam a analysé les externalités environnementales du secteur de l’habillement dans un rapport sorti en décembre 2019. Alors que la production de vêtements se place en 3e place des plus grosses industries consommatrices d’eau, “l’initiative de Décathlon de Namur n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan de pollution environnementale la filière textile”, observe Mme Abdessalem. La circularité doit englober la totalité de la filière.

AchACT et d’autres ONG plaident pour des mesures plus contraignantes dans ce secteur, qui sera responsable de 26% des émissions globales de gaz à effet de serre en 2050 si la “fast fashion” se poursuit.

L’enjeu social

Par ailleurs, le Fashion Checker lancé dans le cadre de la Clean Clothes Campaign qui passe au crible des centaines de marques, a attribué un “E” à Décathlon. La note la plus basse. La raison ? “L’un des plus gros manquements de Décathlon est l’absence de transparence sur leurs filières. La marque ne peut pas prouver que les travailleurs qui produisent ses vêtements gagnent assez pour subvenir à leurs besoins fondamentaux”, dénonce Sanna Abdessalem. Pour mieux rendre compte des réalités sociales des travailleurs, AchACT privilégie la notion de salaire “vital” à celui de “minimum légal”. Bien que Décathlon ait pris des engagements dans cette voie, aucun plan sur la façon dont ce salaire vital sera atteint n’est communiqué selon l’organisation.

Alors que la majorité des usines de production de la marque se situent en Asie du Sud-Est, les droits sociaux des travailleurs belges ne sont pas ménagés. Un front commun existe ainsi au sein des organisations syndicales qui dénoncent un “déni de concertation sociale”. En juin dernier, le personnel du magasin de Willebroek s’est ainsi mis en grève pour contester le retrait d’une prime et l’introduction du travail de nuit, interpellant la ministre fédérale de l’Emploi, Nathalie Muylle, sur cette situation.