On ne dit au revoir qu’une seule fois. Autant le faire bien", entame Cléo Duponcheel. Et le faire bien, pour cette jeune croque-mort bruxelloise, c’est pouvoir le faire en adéquation avec les besoins exprimés par les proches, dans le respect des souhaits du défunt. Ce matin pluvieux là, c’est ce qu’elle s’attache à faire, alors qu’elle procède à la mise en bière d’une dame âgée. Avec délicatesse, elle déplace le corps dans le cercueil. Avec minutie, elle pose la croix au centre du couvercle. Avec attention, elle referme ce dernier avant d’emmener la défunte pour son dernier voyage. "Ils ne seront pas nombreux lors de la cérémonie", confie-t-elle. C’est elle qui l’animera. Vêtue d’un tailleur bleu et d’un foulard serré autour du cou, elle affiche une certaine sobriété. Mais pas la mine des mauvais jours.

"On ne rigole pas avec la mort"

Loin d’être arc-boutée au protocole, la fondatrice de "Croque-Madame" - spécialiste en matière de funérailles durables - a décidé de poser un regard optimiste sur la mort, inspirée par ce qui se fait au Mexique, où les funérailles sont un moment de fête unissant autour du défunt plusieurs générations. "Elle fait partie du cycle de la vie et n’en est pas son contraire. Une fois qu’on en prend conscience, on profite d’autant plus du chemin qui nous amène à ce fait inéluctable… et qui rend les humains tellement égaux."

"On ne rigole pas avec la mort", a-t-elle souvent entendu. "Justement, c’est un moment auquel il faut pouvoir apporter un peu de légèreté et d’humour, estime-t-elle. Cela aide aussi les familles, les aide à supporter cette épreuve." Des familles à qui elle consacre le temps nécessaire afin de "connaître mieux le défunt et de cerner les souhaits de ses proches. La capacité d’écoute est essentielle. Cela permet d’anticiper certains souhaits dans un moment où tout se passe très vite et où les proches n’ont pas toujours la capacité à réfléchir."

De la toilette funéraire à la cérémonie en passant par la tenue vestimentaire des porteurs, Cléo Duponcheel souhaite ouvrir les possibles et propose des alternatives à ce qui se fait traditionnellement. "En fait, je réponds à la demande croissante pour des funérailles autrement", argumente-t-elle, ajoutant que "la tradition ne perdure que si elle a du sens". A contrario, quand elle en est dépourvue, pourquoi la perpétuer ? "Je revendique le droit de transgresser les traditions, pour qu’un moment difficile devienne un moment riche en émotions, tout cela avec la plus grande douceur et le plus grand respect", glisse la jeune femme. "Si on me demandait que les porteurs soient habillés en clowns, je le ferais", s’amuse-t-elle d’ailleurs. "La limite, c’est l’hygiène, la relative décence et les réglementations légales."

La vie d’après

La limite qu’elle fixe, quant à elle, à sa pratique, est celle de la durabilité : des funérailles éthiques et écologiques qui prennent en compte "la vie d’après" : pour la famille du défunt, "il est important que les funérailles leur ressemblent et participent au deuil. Qu’elles remettent aussi les gens d’aplomb". Pour le défunt, cette vie d’après se fait à la faveur d’un "retour à la terre".

"L’écologie, ce n’est pas une mode, c’est une nécessité", martèle Cléo Duponcheel. Et sa profession n’est pas épargnée par les efforts à fournir. Au-delà, puisque l’on parle de rites funéraires, c’est toute la société qui doit être en mesure de se poser la question des implications environnementales de ces derniers. Actuellement, il existe deux modes reconnus de sépulture : la crémation et l’inhumation. Or, "ils sont tous les deux néfastes pour l’environnement", appuie l’entrepreneur de pompes funèbres et thanatopracteur. Le premier implique une dépense énergétique nécessaire pour brûler le corps. "Par ailleurs, les filtres des incinérateurs ne permettent pas d’absorber tous les composants nocifs pour l’environnement", souligne-t-elle.

En ce qui concerne le second, l’inhumation implique que les corps soient enterrés à deux mètres de profondeur, soit trop profondément et dans des conditions telles que "les corps se décomposent lentement et de manière non naturelle". Cette pratique empêche les matières organiques de nourrir la terre. "On entasse des corps et on manque de place dans nos cimetières. Ce n’est pas tenable", estime Cléo Duponcheel. Et de pointer encore, au rang des dysfonctionnements, les monuments funéraires : "Les caveaux en zinc empêchent la décomposition, les pierres tombales sont faites en granit venant souvent d’Inde ou de Chine…"

Une solution existe, pourtant, dont "l’impact écologique serait important : l’humusation", poursuit la jeune femme. Un mode de sépulture qui offre le double avantage d’être écologique et de donner du sens à la mort puisque le corps, transformé en humus, permet de régénérer des sols abîmés. "La boucle est ainsi bouclée, le cycle de la vie est respecté", commente Cléo Duponcheel.

Le diable est dans les détails

Outre ce nouveau mode de sépulture, "l’écologie se trouve dans les détails", pense-t-elle toutefois. Depuis plusieurs années, elle s’attache donc à revoir sans cesse ses habitudes. "Cela prend du temps et de l’énergie, mais c’est essentiel. Prendre soin des autres et de la planète, ces motivations me conduisent au quotidien et donnent du sens tant à mon métier qu’à mon existence."

Cela commence par le papier qu’elle utilise : "Il est compostable, recyclé ou, à défaut, recyclable, du carton alvéolé. Mes cartes de visite sont ensemencées", énumère celle qui tend vers le zéro déchet : gant de toilette, rasseoir, linguettes, savon sans emballage, pain de rasage, capiton en Cotton bio et local… "Je travaille avec une styliste à une blouse pour le défunt qui permettrait une meilleure dégradation", ajoute-t-elle. Côté ustensiles, elle privilégie le métal - "ils peuvent tenir toute une carrière"- plutôt que le plastique. Les fleurs, cultivées à Anderlecht, sont bio et de saison. Quant aux cercueils, exit les bois en aggloméré remplis de colle, "on veille à ne pas utiliser non plus le bois d’arbres millénaires." Des bois par ailleurs non vernis et locaux. "Ce cercueil-ci, c’est du peuplier", précise Cléo Duponcheel au moment de refermer le cercueil de la vieille dame.

Elle a beau faire des efforts, "des funérailles 100 % écologiques, ce n’est actuellement pas possible", prévient Cléo Duponcheel. Le temps court implique de se déplacer rapidement et, bien souvent, en voiture, certains produits n’ont pas encore d’alternative, le matériel de protection (masque et gants) est jetable, les soins de thanatopraxie nécessitent l’usage de produits toxiques…

Enfin, pour remplir les exigences éthiques qu’elle s’est fixées, "Croque-Madame" favorise les collaborations locales avec des petites structures. "Je préfère donner du travail à des personnes qui utilisent, comme moi, leurs petits bras", motive-t-elle.

Une manière, là encore, de mettre l’humain au centre de ses préoccupations.

L’humusation, une solution écologique qui fait débat

La nature fait tellement bien les choses, laissons-la faire", déclare Cléo Duponcheel. La méthode qu’elle préconise est celle de l’humusation, un "processus contrôlé de transformation des corps en humus sain et fertile", résume Francis Busigny, fondateur de METAMORPHOSE, qui vise à modifier les législations en vigueur en faveur de l’humusation.

Concrètement, le corps, enveloppé dans un linceul, des vêtements en coton, en chanvre ou en lin, est enseveli par des humusateurs agréés et formés dans 3 m3 de broyat de copeaux de bois. Ceux-ci ont une double utilité : ils créent "les conditions pour que les micro-organismes tapis dans les quelques premiers centimètres du sol fassent ce qu’ils font depuis que le monde est monde, notamment dans les forêts pour recycler en permanence ce qui tombe sur le sol (feuilles, branches…)", précise-t-il. L’accumulation importante de matière organique fait monter la température et tue ainsi les germes pathogènes, "éliminant de ce fait les risques d’insalubrité publique". Par ailleurs, ils empêchent les odeurs de décomposition qui attireraient les charognards.

"Aucun processus humain ne parvient à faire ce que la nature fait naturellement : découper toutes les chaînes moléculaires en morceaux de telle sorte que les antibiotiques, les perturbateurs endocriniens… seront rendus inoffensifs et n’iront pas dans les sols et les nappes phréatiques mais garantiront un recyclage harmonieux du corps", explique ce spécialiste en compostage. Il suffit de 12 mois pour que le corps se métamorphose en terreau. Que faire de celui-ci ensuite ? "Puisque l’on entoure la dépouille de copeaux, on se retrouve, au bout du processus, avec 1,5 m3 de super-compost", poursuit-il. Quinze litres, soit 1 %, sont donnés à la famille afin qu’elle puisse faire pousser un arbre et s’y recueillir ; 99 % de la matière pourrait être utilisée pour planter une centaine d’arbres qui permettront de régénérer les sols malmenés, notamment en bordure de désert. "Après la mort, le corps a un impact sur le dérèglement climatique", s’enthousiasme Francis Busigny. Les économies réalisées grâce à l’humusation (cercueil réutilisable, entretien plus léger des stèles plutôt que des pierres tombales, moins de soin de thanatopraxie) permettraient en outre de planter jusqu’à 10 000 arbres par défunt.

En plus de ses atouts écologiques, l’humusation donne du sens puisqu’elle prolonge le cycle de la vie. "On rend à la terre ce qu’elle a donné. L’homme fait humblement partie de la nature, est sur un pied d’égalité avec le vivant", motive Cléo Duponcheel.

Coup d’arrêt en Région wallonne

Ce qui coince ? Deux modes de sépulture sont reconnus par la loi : l’inhumation et la crémation. Si, jusqu’à la semaine dernière, le législateur n’était pas sourd à l’alternative proposée par l’humusation, la Région wallonne a finalement mis un coup d’arrêt à la pratique. Une étude de l’UCLouvain commandée lors de la législature précédente conclut à l’inefficacité du processus, les dépouilles ne se décomposant pas dans les délais prescrits, ni de manière adéquate en termes de salubrité. Selon le ministre régional des Pouvoirs locaux, Christophe Collignon, "la fiabilité du procédé était le préalable à tout processus législatif. L’échec des expérimentations marque aujourd’hui la fin de celui-ci. D’autres pistes, basées sur des techniques traditionnelles éco-responsables, existent et sont à l’étude. Un groupe de travail régional et un autre interrégional planchent d’ores et déjà sur la question. J’attends leurs conclusions avant d’envisager de proposer la légalisation de tout nouveau procédé", a-t-il notifié auprès de nos confrères de Sudinfo. "La Région bruxelloise cite l’humusation dans son ordonnance du 9 novembre 2018", se réjouit par contre Francis Busigny. Pour la légaliser, il attend des chiffres issus de projets pilotes. À voir s’ils conforteront ou non l’atout environnemental d’un tel mode de sépulture…