Jusqu’à la moitié du XXe siècle, les usines de métallurgie liégeoises fabriquaient des vélos de A à Z. Ensuite, l’industrie de l’acier a été délocalisée en Asie. Alors, les compétences et les outils se sont perdus”, raconte Gilles Labarbe depuis un hangar aménagé en atelier de vélo dans le quartier Outremeuse. Historiquement, poursuit-il, “ce quartier populaire était aussi peuplé de petits artisans”. C’est cette page de l’histoire que Gilles Labarbe, Thomas Roba et Yves Wathelet souhaitent réhabiliter.

À distance raisonnable de l’hypocentre de la ville de Liège, il émerge progressivement dans ce quartier une nouvelle dynamique. Des artisans s’y installent, des petits commerces et des bars ouvrent, participant ainsi à une certaine “émulation”. Les trois hommes reprennent donc l’histoire (presque) là où elle s’était arrêtée… et la remodèlent à leur manière pour coller aux défis de leur époque. Il ne s’agit pas de rouvrir ces hauts-fourneaux “beaucoup trop polluants”, mais bien donner une deuxième vie à ce qui existe.

Un travail de brocanteur

Les trois hommes ont ouvert La Cyclerie, un atelier vélo et y valorisent leur expertise du cycle. “Aujourd’hui, il y a un magasin de vélos à tous les coins de rue”, amplifie Gilles Labarbe. Alors, pour se différencier, ils troquent régulièrement leurs habits de mécaniciens contre un costume de brocanteur. Car à côté des réparations qu’ils effectuent sur les deux roues et des vélos sur-mesure haut-de-gamme, leur corps de métier, c’est de monter des vélos de toutes pièces sur base de cadres de récupération. “Il arrive qu’on nous fasse don de vélo… mais c’est de plus en plus rare”, commente Thomas Roba. C’est dès lors sur internet qu’ils dégottent leur précieuse matière première, parcourant les sites de deuxième main. “On assure une veille constante”, ajoute Gilles Labarbe. Un exercice rendu plus ardu par l’explosion de la demande depuis le premier confinement ! “Ce n’est pas pour nous déplaire, mais on travaille à flux tendu, les stocks se tarissent”, soulève Thomas Roda. Ce que recherche spécifiquement ce spécialiste, ce sont des cadres en acier. “Construits dans les années 1970, ils sont généralement super-solides, résistent bien au temps et s’ils sont bien entretenus, peuvent encore tenir la même durée”, motive Yves Wathelet. Partant de là, chaque pièce constituant le vélo est soigneusement choisie tant pour ses qualités intrinsèques ainsi que pour la cohérence du tout.

Un vélo qui vous ressemble

On n’entre pas à La Cyclerie comme on entrerait dans un autre magasin. Le client est partenaire et “co-construit”, en quelque sorte, sa propre bécane. “Nous assemblons des vélos qui correspondent aux besoins et aux usages de la personne”, précise Gilles Labarbe. Utilitaire, loisir ou sportif, les usages sont variés et déterminent les pièces à assembler pour un confort optimal. “On n’utilise pas des cadres en carbone pour un usage limité aux loisirs”, illustre Gilles Labarbe. “C’est comme si on allait faire ses courses en formule 1 ! Autant faire de beaux breaks…”

“Et si les usages évoluent, on peut ajouter des pièces ou en changer”, ajoute-t-il encore. Des vélos évolutifs qui offrent cet avantage de ne pas devoir en acheter un nouveau à chaque nouvel usage. Car le trio s’inscrit dans une logique de durabilité : des matériaux de récupération (autant que possible) constituant des vélos évolutifs et réparables. Tout cela afin de diminuer l’impact environnemental de leur production. “Par contre, le réemploi a ses limites : il faut bien produire du neuf pour qu’il existe”, pointe Gilles Labarbe.

Un vélo à tout faire

La Cyclerie semble avoir trouvé un public réceptif à sa philosophie. “Ces dix dernières années, on a observé de plus en plus de cyclistes dans les rues”, constate Yves Wathelet. Le vélo est non seulement un outil de loisirs, mais aussi – et c’est plus révélateur – un moyen de transport, un outil de déplacements permettant de faire les courses, d’aller au travail, de conduire les enfants à l’école… Voilà la “transition” que veulent accompagner Yves, Gilles et Thomas. À les en croire, “la marche est lancée”. Pour le plus grand bonheur de ces passionnés de cyclisme.

Lancé dans l’aventure depuis 5 ans, le trio regorge encore d’idées, guidées par leur volonté de “maîtriser l’ensemble de la chaîne de production”. Comme à l’époque. “Nous aurons bientôt une sableuse afin de ne plus devoir sous-traiter le travail de peinture. On commence à fabriquer du petit matériel, en imprimant par exemple des changements de vitesse standards en 3D”, détaille Thomas Roba. Le trio prétend “ne rien inventer” mais de réaliser plutôt un perpétuel travail d’adaptation.

On n’entre pas à La Cyclerie comme on entrerait dans un autre magasin. Le client est partenaire et “co-construit”, en quelque sorte, sa propre bécane.

© D.R.

Des compétences pour contrer la délocalisation

Internet won’t fix your bike !” (“Internet ne réparera pas ton vélo”, en français, NdlR), déclare Gilles Labarbe dans l’ironie d’un sourire qui trahit mal le combat dans lequel il inscrit sa profession. Lui et ses deux collègues mécaniciens de La Cyclerie donnent en effet à leur passion pour le vélo une dimension politique. Le modèle économique qu’ils proposent se situe quant à lui aux antipodes de celui faisant la part belle au tout-au-jetable et qui incite à l’achat renouvelé de produits neufs.

Aux délocalisations en masse que la région a connues au siècle dernier, ils opposent la valorisation du savoir faire local et des compétences des petits artisans. Ceux-ci ne sont, selon Gilles Labarbe, pas délocalisables mais constituent, au contraire, leur clé pour survivre. Survivre face aux géants du web mais aussi aux multinationales qui bénéficient de la “machine publicitaire”. Face à ces modèles impersonnels, ils proposent un retour de ce lien de confiance qui unit l’artisan ou le petit commerçant à ses clients…

Inclure le client dans le processus

En impliquant le consommateur dans le long processus de production – “une gestation” –, il prend conscience du travail et des savoir-faire qu’il y a derrière un objet. “Le travail devient plus préhensible”, commente Thomas Roba. Ce faisant, “il est davantage prêt à y mettre le prix juste”, analyse Gilles Labarbe. Et à favoriser par ce biais l’économie locale.

C’est en ce sens d’ailleurs, que La Cyclerie accepte le “Valeureux”, la monnaie locale liégeoise. “Son usage est encore symbolique mais la démarche nous tient à cœur car elle constitue une solution collective : l’argent ne quitte pas la région mais reste physiquement chez ses commerçants”, commente Gilles Labarbe. “C’est une manière de donner du contrôle démocratique sur la création d’argent et de valeur.”