"Je vous demande de m’envoyer un e-mail avec des informations sur le Covid”, annonce Youssef Laakel, la diction calme et limpide. Les e-mails, Germaine, Zoubida, Irfan et les autres membres de la classe en ont appris le fonctionnement lors de ce premier module (parmi sept par ordre croissant de difficulté) de cours digital pour adultes. “Comment fait-on une recherche sur internet ?” poursuit l’animateur. “On utilise des mots-clés sur Google.” Les sept élèves se mettent au boulot. Chacun à son rythme. “Je clique et ça ne fonctionne pas”, réagit Zoubida alors que Germaine a “écrit le truc 10 fois”, sans résultat. M. Laakel circule entre les bureaux et accompagne ses élèves dans leur cheminement, les poussant à trouver la solution par eux-mêmes. En quelques clics, Irfan a rempli sa mission. “On a déjà appris le copier-coller”, glisse-t-il. “Que faut-il écrire dans l’objet de l’e-mail ?”, demande à son tour Chafia. “C’est toi qui choisis ce qui convient le mieux”, lui répond son professeur. L’élève s’exécute avec le sourire satisfait de ceux à qui l’on fait confiance…

En quête d’autonomie

Ouvrir une page internet, chercher une information, la trouver auprès d’une source fiable, la copier dans un e-mail et envoyer celui-ci à un destinataire. Les compétences mobilisées pour cet exercice sont nombreuses. “Ce n’est pas compliqué, mais la procédure est longue et il faut se souvenir des étapes”, dit Germaine. Et ça, “c’est par la pratique que vous y parviendrez”, répond Youssef Laakel. Comme devoir, ils devront lui envoyer “au moins un mail” avant le cours suivant. La voie digitale n’est en effet pas (encore) un réflexe pour ces novices en informatique. Pourtant, “au XXIe siècle, c’est devenu un outil indispensable dans tous les aspects de la vie”, observe Leila. Mariée à 16 ans et mère de deux enfants, elle “rêve de travailler comme secrétaire”. Ces cours donnés par l'ASBL Maks, elle les voit comme une opportunité pour le réaliser. Irfan aussi en a besoin pour le travail. Ici, il se sent “comme un enfant”. Si au départ, “ça (l)énervait”, après un mois de cours, “on fait encore des petites erreurs, mais pas de grosses gaffes.”

© Hafsa by Maks

Jusqu’alors en situation de dépendance, tous retrouvent un certain degré d’autonomie… et la “fierté de faire des choses seul”. Et s’ils se débrouillent désormais seul, “la force du groupe” reste déterminante. “Il y a de l’entraide et voir les autres travailler et réussir me donne de l’énergie”, insiste Zoubida tout en distribuant des biscuits aux dattes faits maison. “Apprendre n’a pas d’âge, c’est une question de volonté !”, poursuit cette mère et grand-mère. “Je ne veux pas mourir idiote !”, lance Germaine, l’aînée de cette “petite famille”.

Au lendemain de trois jours d’émeutes

Apprendre n’a pas d’âge mais est souvent l’apanage des privilégiés. L’ASBL Maks s’est installée à Anderlecht, dans le quartier de Cureghem, au lendemain des émeutes consécutives au décès du jeune Saïd Charki, abattu par la police en novembre 1997. Véronique De Leener, alors directrice d’un centre de formation à temps partiel à Molenbeek, répond à l’appel à projet lancé par la Communauté flamande et visant à lutter contre la pauvreté des jeunes. “Après une analyse des besoins ressentis par les habitants du quartier, nous avons choisi les outils digitaux pour lutter contre la précarité. Notre mission, c’est l’inclusion digitale… pour plus d’inclusion sociale”, résume l’actuelle directrice de Maks. C’est ainsi que, depuis 1999, les membres de l’ASBL s’attachent à développer et renforcer les compétences numériques de publics fragilisés : par la pauvreté, le chômage (il atteint 50 % chez les jeunes), le manque d’éducation (la moitié a son certificat d’études de base), le décrochage scolaire, le trafic de drogue, la violence, l'exclusion sociale.

Pour combattre la fracture numérique, Maks ouvre dans un premier temps un espace public numérique : des ordinateurs – avec une connexion internet – y sont mis à disposition des habitants. “Le taux de chômage des jeunes étant élevé, on a ensuite mis en place une formation-emploi en animateur multimédia”, poursuit Véronique De Leener.

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“À l’époque, le quartier était réputé pour ses bureaux de graphisme et ses imprimeries”, poursuit-elle. Maks ouvre alors un bureau graphique à destination des jeunes qui souhaitent devenir web designer ou infographistes. Des personnes au chômage depuis 2 ans et ne disposant pas de diplôme peuvent suivre cette formation par le travail. “Après deux années, ils ont un portfolio et sont prêts pour le marché de l’emploi”, explique Ka Hamadou, membre du bureau graphique. D’ailleurs, “70 % d’entre eux trouvent un travail”. Dans cette perspective, Maks dispose de son bureau d’aide à l’emploi, dont une équipe accompagne spécifiquement la communauté rom. Il permet de cibler les compétences des personnes et de les former en cas de besoin. “On leur apprend notamment à postuler en ligne”, précise Nihade El Boujedain, conseillère.

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Des outils pédagogiques digitaux innovants sont par ailleurs utilisés et vont au-delà des acquis techniques, à l’instar du Digital Story Telling dans le cadre duquel “les gens se transforment en conteurs de leur propre histoire”, résume Mme De Leener. Racontant en deux minutes un pan de leur vie en vidéo, ils apprennent à utiliser une tablette, un programme de montage, les principes de la narration. “C’est aussi une manière de se rencontrer autour de difficultés partagées par un groupe”, précise-t-elle, évoquant notamment la violence conjugale. Ils font alors société autrement et créent du lien, favorisant ainsi la cohésion sociale d’un quartier marqué par sa diversité culturelle.
Bien souvent, la peur de l’ordinateur dépassée, cet exercice leur “ouvre la porte des cours d’informatique”.

À tout besoin, son projet

“À chaque besoin identifié, nous tentons d’apporter une réponse”, motive Véronique De Leener. Progressivement, l’ASBL s’est déployée dans le quartier, occupant un, deux puis trois espaces distincts, chacun ayant sa particularité et son public cible. Les enfants, les ados, les jeunes adultes, les chercheurs d’emploi, les Roms (bulgares, roumains, syriens) bénéficient de programmes sur-mesure.

Dès 6 ans, il est possible de suivre des ateliers de programmation, dans le cadre scolaire ou extrascolaire. “Les enfants y apprennent les bases du codage, à créer des jeux vidéo, à manipuler un robot… Par le jeu, ils comprennent la logique informatique, acquièrent des notions de mathématiques, développent leur sens créatif, leur capacité d’analyse et de réflexion”, explique Jason Bohnicsek, animateur. Le digital est ainsi un moyen d’acquérir des savoirs et des savoir-faire, plus qu’une fin en soi. “D’ailleurs, on ne laisse personne sur le bord de la route. On va au rythme des enfants, quitte à revoir l’objectif si nécessaire”, précise Mme De Leener. “Que ce soit dans des écoles à indice socio-économique faible ou non, on essaye de converger vers le même résultat”, souligne le jeune animateur. À 12 ans, les ados peuvent rejoindre le “makers club” et à 15 ans, l’atelier Digital capital, dans lequel ils acquièrent de sérieuses responsabilités envers les plus jeunes (lire ici).

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Producteur de contenus et acteur de la société

Quel que soit l’âge, les ateliers proposés par Maks font passer la personne du statut de consommateur à celui de producteur. “Cela change la relation à l’ordinateur et l’usage qui en est fait”, analyse Véronique De Leener. “L’ordinateur devient un outil d’expression”, souligne-t-elle avec conviction. “Ces personnes se sentent être des citoyens de seconde zone. Ils ne se sentent pas entendus.” Dans ce contexte, maîtriser les outils digitaux, c’est “avoir une voix, dire ‘j’existe’”, pense-t-elle. “C’est aussi une manière de montrer tout le potentiel d’un quartier.” Et ceci est d’autant plus vrai avec la digitalisation de nos sociétés, où le débat se tient davantage sur la toile que dans l’agora publique.

Chaque année, Maks s’adresse à 3000 habitants de Cureghem et du vieux Molenbeek, avec l’ambition de s’étendre tout le long de la zone du canal et de “donner à ces gens des outils pour leur vie”, croit Youssef Laakel. En vingt ans, il a vu le quartier changer. “Maks y a participé”, pense-t-il. L’image de l’association y est positive et le bouche-à-oreille fonctionne désormais à merveille. Mais le Covid a grevé la belle machine. “J’ai pris conscience de l’importance de Maks dans la vie des gens”, observe l’animateur. Car la marche forcée vers la digitalisation en a laissé beaucoup sur le carreau. “Posséder un ordinateur et une connexion wifi, maîtriser les outils digitaux de base, c’est évident ? Ben non ! Les analphabètes numériques, c’est une réalité”, tristement mise en lumière cette dernière année.

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