“Le climat, c’est une question de justice. C’est vraiment le cœur du sujet. Et pour y contribuer, il faut se mobiliser pour pousser le système politique qui permet cette situation à évoluer.” Une cinquantaine de personnes ont pris place au sein du grand auditoire de la Haute école Bruxelles-Brabant (HE2B Defré) en cette matinée du jeudi 20 mai. Le maximum autorisé par les mesures de précaution sanitaires. Face à elles, Nicolas Van Nuffel termine son intervention sous les applaudissements. Le président de la Coalition Climat est visiblement heureux de retrouver un public autre que virtuel. Et ce plaisir est largement partagé.

À ses côtés, Kim Lê Quang, autre figure connue de Rise for Climate, raconte à son tour la genèse et la raison d’être de ce mouvement qui reste mobilisé malgré la pandémie, avant d’être rejoint par la jeune militante Adélaïde Charlier.

© Marie Russillo

Pendant deux jours, quelque 250 élèves et professeurs de cet établissement de pédagogie où l’on forme de futurs instituteurs, des enseignants du secondaire inférieur et des éducateurs spécialisés se sont retrouvés dans une ambiance à la fois sérieuse et décontractée pour débattre de la crise climatique et de ses enjeux. Deux journées denses, rythmées par des ateliers animés par des invités externes et où la question est abordée sous des angles multiples : “Agir par l’alimentation”, “Mettre en place une action citoyenne”, “Inventer sa vie bas carbone”, “Utiliser la désobéissance civile”, “Se former à l’éducation à l’environnement”, “Tu me saoules avec ton climat”… Par plusieurs rencontres aussi, avec les ministres Valérie Glatigny (ministre de l’Enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles) et Caroline Désir (ministre de l’Éducation de la Fédération Wallonie-Bruxelles) qui se sont déplacées en personne ; ou encore avec le chercheur François Gemenne, membre du Giec et spécialiste des questions liées aux migrations environnementales.

Un cas de conscience pour de nombreux enseignants

La réflexion qui a donné naissance à cet événement est née en juin dernier, raconte Gilles Segers, qui enseigne le français au sein de l’institut. Avec ma collègue Valérie Meessen, on venait d’annoncer sa réussite à un étudiant, qui pour la blague avait évoqué l’année de sa pension en 2067. Et juste après, nous sommes tombés sur un rapport de l’Onu qui envisageait la disparition de la vie dans les océans pour les années 2050. Le télescopage des deux informations a provoqué une forme de consternation car on venait de diplômer un jeune homme en lui faisant une promesse de normalité, sans le préparer à ce qu’il va devoir affronter comme bouleversements majeurs. On s’est interrogé sur notre mission : n’est-on pas en train de tromper les étudiants en faisant comme si tout allait bien ? Et en leur faisant croire que maintenant qu’ils sont formés pour le métier, tout va rouler dans leur carrière ? D’autant que ce sont eux-mêmes de futurs formateurs.”

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Un questionnement dont les deux enseignants vont s’ouvrir à leurs collègues lors d’une réunion de section en visioconférence. “On s’est rendu compte que ce malaise était largement partagé par bon nombre d’entre eux, poursuit Maud Delepière, professeur de psychopédagogie et co-organisatrice de cette conférence. Certains se sont aussi montrés critiques, avançant que parler du climat, c’est de l’idéologie et du militantisme. D’autres estimaient que ce sujet n’avait pas sa place dans ce genre de réunion où l’on règle généralement des problèmes administratifs très pratiques”, précise-t-elle, soulignant qu’il est nécessaire que ces points de vue s’expriment également.

On ne veut pas apparaître comme des modèles ou des moralisateurs, complète Gilles Segers. Je ne suis pas un spécialiste du climat, j’ai trois enfants et je roule en voiture diesel. Je ne connais pas toutes les virgules du rapport du Giec et je n’ai pas la solution, mais ce n’est pas pour cela qu’il ne faut pas en parler.”

“Penser et agir”

Pendant un an, chaque mardi soir, des moments d’échange ouverts à tous et toutes vont ainsi être organisés en visioconférence. Des enseignants, des étudiants et des parents d’élèves y prennent part au gré de leurs envies et disponibilités, faisant peu à peu émerger l’idée de ces deux journées consacrées à la question de l’urgence climatique.

En parallèle, un questionnaire a été envoyé à 1400 enseignants et étudiants afin de mieux cerner leur sensibilité sur ce sujet. “Nous avons reçu 250 questionnaires complétés d’où il ressortait qu’environ 30 % des étudiants répondants avaient participé aux marches pour le climat. Il est également apparu qu’un grand nombre voulaient vraiment inclure cette réflexion dans leur pratique professionnelle, mais aussi pour une bonne part qu’ils étaient frileux sur les moyens d’action, avançant souvent les contraintes pratiques liées à leurs études”, observe Maud Delepière.

Une partie d’entre eux, qui étaient déjà les plus mobilisés sur ces questions, ont décidé de se joindre à l’organisation de cet événement auquel s’est également associé le Conseil étudiant, contribuant à définir un programme “qui n’est pas là pour distribuer la bonne parole, mais bien pour penser et agir”. Car l’idée est de dépasser le constat “pour voir ce que l’on peut faire en tant que futurs enseignants et citoyens.

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Actuellement, soulignent nos deux interlocuteurs, la crise climatique et, plus largement, l’éducation à l’environnement sont encore largement absents du cursus de formation des futurs professeurs et des programmes scolaires.

Combler un manque

Les enseignants sont formatés pour former des travailleurs répondant aux attentes d’un système économique dont on voit bien qu’il n’est pas soutenable sur le plan écologique, juge Gilles Segers. “On s’est également rendu compte qu’en fonction de leur parcours scolaire antérieur, de nombreux élèves sont moins au courant des questions climatiques que d’autres”, déplore-t-il, tout en se réjouissant de la manière dont se sont impliqués nombre d’entre eux dans le processus entamé il y a un an.

Bouclant sa 2e année de formation d’instituteur primaire, Corentin Crutzen est de ceux-là. “Cette dimension manque cruellement dans ma formation,explique-t-il. On a très peu de sensibilisation à l’environnement et ça a été encore davantage le cas avec la crise du Covid. Il faut que cela devienne structurel dans l’apprentissage des enseignants. On doit être capables de décrypter ces matières et de faire passer ces messages. A fortiori dans l’enseignement primaire, car on est vraiment des enseignants génériques qui devons donner toutes les matières. L’environnement est vraiment quelque chose de transdisciplinaire, on peut en parler autant dans les cours de science, que de math ou de français. Or aujourd’hui, le cadre du programme permet certaines choses comme les sorties dans la nature, mais cela n’a rien de contraignant. À titre personnel, et il me semble que c’est une réflexion de plus en plus présente parmi les étudiants, je pense qu’il est temps d’intégrer cela dans les programmes. Les jeunes que nous formons seront amenés à faire face à des problèmes écologiques récurrents quand ils seront adultes. Les confronter à cela, c’est aussi leur permettre de devenir des citoyens responsables. C’est quand même une des grandes missions de l’école.”

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Forts du succès de ces deux journées et de la dynamique qui s’est installée, les organisateurs – étudiants et enseignants – de HE2B Defré ne manquent pas d’idées pour la suite. Ils ont adressé le fruit de leurs réflexions aux cabinets ministériels compétents, tandis que le futur collège de direction de la haute école a, de son côté, annoncé sa volonté de mettre cette question au programme et de structurer les choses en instaurant notamment des “responsables climat” au sein de l’établissement, se réjouit Maud Delepière.