Dirk Boonen en est à son quarantième. Le quarantième chêne centenaire ou châtaignier qu’il abat, dans un bois privé en périphérie de Bruxelles. L’arbre magistral s’étend sur le sol, manquant d’en entraîner un autre dans sa chute. Le propriétaire terrien serre un peu les dents. “Ça fait mal au cœur”, glisse-t-il. Pourtant, “c’est nécessaire pour donner de la lumière aux autres”, commente le bûcheron. Il n’est ici aucunement question de coupe à blanc, mais d’une “gestion raisonnée” des arbres. “C’est comme pour la consommation de viande…”, ajoute-t-il.

Dirk Boonen tronçonne ensuite le tronc à 9 mètres de long. Des poutres seront sciés à bon escient pour restaurer la charpente d’une ferme de Hoeilaart. En d’autres temps, le bois de Réginald de Changy, partait vers la Chine. Mais ses enfants l’ont convaincu de privilégier la filière locale. “Je gagne 20 % de moins mais j’ai été séduit par les arguments économiques – soutenir les entrepreneurs locaux – et environnementaux”, commente-t-il.

© Jean-Luc Flémal

“Les arbres marqués pour l’abattage sont vendus par les propriétaires forestiers aux marchands de bois. Ces derniers organisent le processus d’abattage, de transport et de commercialisation des troncs vers l’industrie du bois”, explique Stephan Kampelmann. “Généralement, les arbres sont coupés sur mesure d’un container maritime, ils sont chargés dans un camion en direction du port d’Anvers, mis dans un container dans lequel on jette une bombe de fongicide et d’insecticide, et on ne les revoit plus”, précise le fondateur de la Sonian Wood Coop - qui fait partie des lauréats SE’nSE 2020 de la Fondation pour les Générations Futures.

Importer ce que l’on exporte, “schizophrène” !

Car actuellement, le bois que l’on abat en Forêt de Soignes ou dans les bois privés part en grande majorité vers le marché asiatique, et plus particulièrement en Chine. Parallèlement, la région capitale importe du bois pour satisfaire une demande en constante évolution ces dernières années et qui atteint 60 000 tonnes par an de bois de construction. “Quel est le sens d’exporter notre bois en Chine et d’aller en chercher en Lituanie et en Russie ?”, interroge avec franc-parler Dirk Boonen. “La production de bois sur notre territoire est énorme. Mais rien ne reste. C’est une aberration, d’un point de vue économique et écologique”, renchérit Stephan Kampelmann. “Nous avons du bois de qualité en quantité suffisante pour répondre à la demande.”

La Sonian Wood Coop, que cet économiste a fondée avec le menuisier Benjamin Moncarey, est vouée à contrer cette “schizophrénie”. “L’objectif est de valoriser localement le bois et ce de manière juste : un juste prix pour la matière ; une juste rémunération tout au long de la chaîne de production ; un rapport juste à la forêt”, résume-t-il. “Valoriser le bois localement c’est viable, faisable et désirable !”

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Le bois qu’il entend valoriser est celui de la Forêt de Soignes, “un écosystème périurbain d’environ 5 000 hectares juste à l’extérieur de Bruxelles, qui abrite des peuplements spectaculaires de feuillus (principalement du hêtre et du chêne)” ; ainsi que celui de bois privés en périphérie de la ville, le tout “dans un rayon de 35 km autour de la Grand-Place”, incluant notamment le Bois de Hal et celui de Meerdael.

En dialogue avec les siècles passés

“Nous héritons des décisions prises il y a 200 ans”, poursuit-il. La forêt de Soignes, jusque là diversifiée, se voit imposer une logique “rationnelle et productiviste” : le hêtre pousse bien dans nos contrées et apportera à l’homme un bois de qualité. L’espèce est alors plantée à foison. Mais aujourd’hui, contrairement au chêne, le hêtre souffre de la sécheresse due aux changements climatiques. Alors, chaque année, “une sélection d’arbres est abattue et remplacée par de nouveaux sujets pour adapter la forêt à ces bouleversements, augmenter la biodiversité et produire du bois”, explique M. Kampelmann. Ceci suivant “une gestion durable des forêts et non uniquement pour l’exploitation du bois” de la part des autorités publiques.

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De la construction aux instruments de musique

Des tas de bois de Mélèze et de pin, coupés sur mesure, sèchent à l’extérieur de l’immense hangar de Circularium, au centre d’Anderlecht. C’est là que la Sonian Wood Coop a provisoirement pris ses quartiers, à côté de l'atelier d'artisans Micro Factory et d’autres usagers du bois. “Ça permet de belles synergies”, commente Stephan Kampelmann.

À l’intérieur, on a entreposé du hêtre et du chêne prédécoupés à dimensions standards. “C’est un lieu de vente”, poursuit le directeur de la coopérative bruxelloise. “Quelques clients bricoleurs” passent par le pop up store. Mais il est particulièrement destiné aux professionnels : on y retrouve des architectes, menuisiers, acteurs de la construction et autres travailleurs du bois. “Mais aussi des luthiers, des artistes et des designers”, se réjouit Stephan Kampelmann. Il est vrai que lui et ses associés n’avaient pas imaginé une telle multitude de débouchés. “La menuiserie bruxelloise est très dynamique”, souligne-t-il. Des menuisiers qui se voient de plus en plus souvent poser la question de l’origine – souvent inconnue – des matériaux. Ils sont ainsi moins embarrassés quand ceux-ci proviennent de la forêt d’à côté !

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Enfin, la Sonian Wood Coop offre une solution aux propriétaires privés, souvent trop petits pour intéresser les marchands et dont le bois “imparfait” finit en bois de chauffage.

Valoriser le bois en prenant en compte les générations futures

Si, chez nous, on “sacralise l’arbre, même mort, le consommateur n’a que peu de scrupule à ce qu’il soit abattu ailleurs : en Afrique, où la ressource provoque guerres et conflits ; en Russie, ou il est élevé en monoculture… Il est pourtant important de gérer la fin de vie des arbres avec contrôle et responsabilité”, observe Stephan Kampelmann, directeur de Sonian Wood Coop. Les coupes sont d’ailleurs déterminées selon un plan de gestion public sur 25 ans, ce qui permet de se projeter loin dans le temps.

Lors de la denière vente publique de bois, la Sonian Wood Coop a mis la main sur plusieurs lots qui lui permettent dès à présent de démarrer son activité. “La saison d’abattage dure de janvier à fin mars”, précise Stephan Kampelmann. En amont, il a fallu récolter les moyens nécessaires. “Nous avions besoin d’une structure qui puisse lever du capital car l’activité est intensive : location d’un espace de stockage, machines, achat du bois”, détaille l’économiste. La forme de la coopérative le permettait. “Nous avons aussi la possibilité d’accueillir des membres disposant de matériel à mettre à disposition et donc de ne pas devoir lever de capital externe.”

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La coopérative est vue comme la structure “la plus appropriée” à l’activité. “Elle définit une mission : celle de valoriser le bois. Et non pas dans un objectif de croissance. La forêt est un bien public qui exige une gestion durable, prenant en compte les générations futures. En ce sens, le statut de coopérative convient très bien”, poursuit son fondateur.

Si dans un premier temps, Sonian Wood Coop a vu le jour grâce à un financement participatif, elle est aussi et surtout financée par des “investisseurs d’impact” : fonds d’investissement citoyens et publics dans un mélange de capital public et privé. “Dans une coopérative, les usagers s’organisent pour mettre en place une solution”, souligne Stephan Kampelmann. Dans cet ordre d’idée, les membres/coopérateurs de la Sonian Wood Coop ne sont pas des citoyens lambda mais des usagers du bois, bûcherons, propriétaires de forêts… Une manière, pense-t-il, de stabiliser les fondations.