Dans “Qui veut la peau de la licorne ?”, Géraldine Remy raconte son parcours, de l’éco-anxiété à la résilience intérieure. Un long cheminement qu’elle a voulu conter “sans paillettes”. Après avoir dressé le constat d’un monde qui tourne fou, elle propose une voie du milieu, entre le “tout va bien” et le “tout est foutu”.

Quelle est votre définition de l’éco-anxiété ?

Aucune définition ne me satisfait vraiment. L’éco-anxiété exprime une peur de l’avenir par rapport aux enjeux environnementaux. Mon éco-anxiété englobe mon attachement au vivant et mon chagrin à voir des pans entiers des écosystèmes s’effondrer. En anglais, on parle de manière plus appropriée d’ecological grief. Cela englobe la tristesse, la solastalgie.

Qui sont ces éco-anxieux ?

J’ai encore du mal à imaginer que certaines personnes puissent ne pas du tout l’être ! Cela dit, je pense que certains profils se dégagent : les scientifiques, les personnes sensibles et celles qui ont un lien fort avec la nature ou qui constatent les dégradations de l’environnement comme les guides nature, apiculteurs et autres maraîchers… Il faut accepter que l’on n’ait pas tous la même sensibilité. Enfin, on vit dans une civilisation hors-sol. On n’est plus connecté à nous-même alors, comment l’être avec le vivant ? On passe des heures sur des plateformes virtuelles. Comment dès lors remarquer que les arbres meurent, que les insectes disparaissent ?

Cela étant dit, la culpabilité est une pollution intérieure qui n’a jamais sa place. Je préfère semer des graines de réflexion et laisser la liberté d’agir.

Peut-on considérer que l’éco-anxiété est une réponse normale face aux bouleversements environnementaux ?

Comme le dit le Dr Alice Desbiolle, les éco-anxieux sont lucides dans un monde qui ne l’est pas. Leur réaction est légitime et pas pathologique. Ce n’est pas une maladie à soigner mais davantage un état à apprivoiser. Il faut pouvoir digérer et reconnaître ses peurs – cela prend du temps -, les exprimer et en faire quelque chose. Cela dit, je tiens beaucoup au “care” : prendre soin de soi, des autres, de la nature. Je le recommande particulièrement aux éco-anxieux.

Vous vous demandez dans votre ouvrage si “on peut n’être heureux qu’en portant des œillères”. Alors ?

Aujourd’hui, je me sens heureuse de cette prise de conscience. J’estime qu’on ne peut pas se connecter à la puissance du vivant sans accepter d’ouvrir les yeux aussi sur sa fragilité. S’émerveiller devant le miracle de la vie tout en s’aveuglant sur le fait que nous sommes en train de détruire ce qui fait la richesse du vivant, je n’y crois pas. Ce n’est par contre pas parce qu’on accepte de voir cette vulnérabilité qu’il n’y a plus d’espoir. Avoir conscience de ce qui se passe et focaliser son énergie et son attention sur ce que l’on peut faire, c’est de la résilience. On peut être optimiste sans être dans le déni.

Vous parlez d’un cheminement. Laure Nouhalat, ancienne journaliste à Libération et autrice de “Comment rester écolo sans finir dépressif”, le compare au deuil et aux étapes qui le jalonnent, dont le déni…

Je suis d’accord avec son analyse. À ceci près que le mot “deuil” est particulier. Comment peut-on faire le deuil de quelque chose qui n’est pas encore mort ? Il m’a fallu du temps pour accepter que notre avenir ne ressemblerait pas à notre passé. On est en plein dans ce basculement. Je mets donc derrière le deuil la prise de conscience qu’il y aura un avant et un après.

Comment dépasser une angoisse qui, souvent, inhibe ?

Je suis un être vivant et le vivant s’écroule. Comment puis-je accueillir cela tout en avançant, tout en gardant une forme d’espoir connecté, ancré, actif ? L’action permet cela. Une action indissociable du plaisir et dénuée de culpabilité.

Ayez de la compassion pour vos propres failles. Ce n’est pas grave de ne pas mener tous les combats. Choisissez ceux qui vous correspondent. Restez en lien avec ce qui fait le plaisir de vivre. Que l’action soit synonyme de joie. Soyez présent au monde, en pleine conscience. S’ouvrir au vivant par le biais du yoga ; cuisiner des légumes de saison ; s’inscrire à un Gasap ; limiter l’usage des réseaux sociaux ; faire du sport ; suivre un stage de permaculture… Ça peut paraître infime mais on change le monde en transformant nos pensées en actions.

Certains critiquent la fable du colibri, qui veut que chacun fasse sa part, si petite soit-elle. Vous en êtes ?

Le colibri pourrait être plus efficace, mais au moins il bouge, lui. Je la défends parce qu’elle donne envie de passer à l’action. Je n’ai d’ailleurs jamais imaginé que mes décisions individuelles puissent ne pas avoir d’impact. Heureusement d’ailleurs, que je ne suis pas tombée sur des propos qui me dissuadaient de la puissance du changement individuel. Alors, je n’aurais jamais écrit mes livres, qui ont pu être sources d’inspiration pour d’autres. Le fatalisme ne sert à rien, même si je comprends l’épuisement de certains qui prêchent depuis des années sans être entendus.

À chacun de chercher ce qui fait sens, son moteur ?

Quand on se trouve soi-même, on trouve sa mission, sa voie. Qu’est ce qui me fait vibrer, qu’est-ce que je peux proposer à la société et au monde ? La fluidité, la richesse, la résilience viennent avec le sens que l’on donne à nos actes. C’est le concept de l’Ikigaï (“raison d’être” en japonais, NDLR) : où vais-je donner mon énergie et comment faire en sorte que cela paie mon loyer ?

Y a-t-il une obligation de moyens plus que de résultats ?

Oui. L’action est un anxiolytique, même si elle ne change pas fondamentalement et immédiatement le système en place. Et chaque décision individuelle a un rayonnement collectif. Celui-ci est une force. Je ne crois pas en une résilience strictement individuelle.

La crise du Covid peut-elle aider à la prise de conscience des enjeux environnementaux ?

Elle a induit une rupture dans la continuité. Les gens se sont demandé si on pouvait continuer comme cela. Le fait de s’interroger, c’est déjà initier une transition.

L’imagination, l’innovation, la créativité peuvent-elles nous aider à sortir de l’ornière ?

La seule chose que l’on a vraiment, c’est notre attention. Mais elle est en train d’être volée par les écrans. Pour développer notre créativité il faut plutôt être connecté au monde. N’est-ce pas une priorité d’éveiller à l’esprit critique, à la liberté intérieure et au consentement ? Est-il normal que mes élèves soient capables d’identifier n’importe quelle marque et slogan, mais qu’ils ne sachent pas différencier les arbres, les légumes et les chants d’oiseaux ? Nous sommes illettrés par rapport à notre environnement.

Vous abordez l’éco-féminisme. Y a-t-il une convergence des luttes ?

L’une ne va pas sans l’autre. Elles sont mues par l’idée d’égalité de traitement et participent d’une même lutte contre un système de domination en place : celle des hommes sur les femmes dans le patriarcat, celle de l’Homme sur la nature dans un système anthropocentré. Dans l’anthropocène, l’Homme se sert de la nature pour son confort, sans se soucier de l’impact de ses actions, mais il ne lui rend rien. Le principe du vivant, pourtant, c’est la circularité. On a tendance à oublier le lien qui nous unit.

"Prendre soin de la Terre, de l'âme et de la société"

Vous liez transition écologique et transition intérieure…

La spiritualité est porteuse de sens. Si je m’écoute, que je suis connectée à mon corps, pourquoi fuirais-je dans la surconsommation ? Pour moi, on ne peut pas être pleinement heureux en étant déconnecté de sa nature et de la nature puisque l’on fait intégralement partie du vivant. L’éco-anxiété et la résilience intérieure, c’est un subtil équilibre entre se connecter à sa tristesse et en même temps à son attachement pour le vivant et se battre pour lui, à son échelle.

Les clés du réenchantement sont-elles dans la gratitude et l’émerveillement, comme le disait Michel Maxime Egger ?

Ressentir de la gratitude permet de se sentir en vie et de quitter la posture de victime. Il est possible de trouver des choses en soi pour combattre ce sentiment d’impuissance. Ça aide, d’être ancré dans le moment présent, de se connecter de manière organique et sensorielle au vivant. La gratitude amène ainsi un sentiment de puissance, d’équilibre et donne la force d’agir.

Satish Kumar propose une trinité composée de la Terre, l’âme et la société. Cela vous parle-t-il ?

Si notre société tout entière était tournée vers le fait de prendre soin de la Terre, de l’âme et de la société, quels sont les métiers et les entreprises qui resteraient ? C’est vers cet essentiel qu’il faut tendre et dévouer notre quotidien. Le système tient parce qu’on est nombreux à être dévoués à ce qui n’a pas de sens : une croissance déconnectée des ressources de la Terre, des entreprises qui ne redistribuent pas les richesses produites…

© D.R.