Le ruisseau du chant d’oiseaux s’écoule en contrebas de l’hôpital universitaire Erasme et de son campus (ULB). Il trace une frontière naturelle entre la Région de Bruxelles Capitale et la Flandre, où s’étend la réserve naturelle du Vogenlenzangbeek. La rive droite, côté bruxellois, n’est pas en reste : la végétation y est reine, favorisant une riche biodiversité. L’étang suscite quant à lui la sérénité : des chaises longues en bois ont été installées sur un ponton le surplombant… Non loin, étudiants, infirmiers et médecins ont l’habitude de se poser quelques instants autour des tables de pique-nique. Un parcours de méditation invite au calme, à la prise de distance. “Le nouvel Institut Bordet de cancérologie pourra bientôt en faire bénéficier les patients”, précise Fanny Brunin.

“On n’est pas dans un lieu mystique mais bien au cœur de la science,poursuit la professeure assistante du Centre de recherche en santé environnementale. Pourtant, une place importante est donnée à la nature”, montre-t-elle. Jusqu’à intervenir dans les pratiques de soin ? C’est ce à quoi s’est attachée à étudier Fanny Brunin, en essayant de savoir si la nature pouvait être un outil thérapeutique de réduction du stress.

“Un cachet, c’est facile !”

Selon une étude de Sciensano de 2018, 28,7 % de la population belge âgée de plus de 15 ans se disait “stressée” (soit une augmentation de 10 % en 10 ans). Un état de fait qui a empiré avec la crise du Covid, qui a eu un effet désastreux sur tous les aspects du bien-être de la population.

Pour combattre angoisses et insomnies, “un cachet, c’est facile !”, avance d’emblée Fanny Brunin. Tant et si bien que Sciensano estimait qu’en 2018, 1,25 million de doses d’anxiolytiques et de somnifères avaient été consommées par quelque 4,3 % de la population belge, et ce de manière régulière. Fanny Brunin en dénonce pourtant les “effets pervers” : accoutumance croissante, difficulté du sevrage, état vaseux, chutes pour les personnes âgées et, enfin, coût pour la société.

Pour réduire la consommation de ces benzodiazépines, une campagne de sensibilisation du SPF Santé (“ Somnifères et calmants, d’autres solutions existent”) lancée en 2018 (et toujours en cours) rappelle d’ailleurs aux Belges que “d’autres solutions existent”. Destinée aux prescripteurs et aux patients, “elle ne donne toutefois pas d’alternatives concrètes”, déplore Fanny Brunin. Une étude réalisée dans les Îles Shetland en Écosse lui a suggéré une autre piste de réflexion : “Les médecins généralistes peuvent prescrire la nature. Une étude montre qu’elle participe à la baisse du rythme cardio-vasculaire, de l’hypertension – due au stress – et améliore le bien-être général. Des prospectus sont distribués aux patients. La pratique est par ailleurs en test dans des unités de soins hospitaliers.”

Pourquoi dès lors de ne pas envisager la nature comme alternative – ou complément – aux traitements médicamenteux ? “D’autant plus qu’aucune étude ne révèle d’aspect néfaste de la nature sur l’Homme”, motive la chercheuse.

“Prends tes bottes et va dans la forêt”

Elle a donc parcouru la littérature scientifique existante sur les bienfaits de la nature comme outil thérapeutique de réduction du stress. Par nature, comprenez “l’exposition passive aux espaces verts (balade, observation…), bleus (points d’eau), jardinage et bains de forêt”. Et si “les preuves ne sont pas encore suffisantes – car les méthodologies sont difficilement comparables, que le terme de “nature” est vaste”, conclut son mémoire de fin d’études – elles sont porteuses d’espoir, pense-t-elle. “Au niveau physiologique, on observe une baisse du rythme cardiaque, de la tension artérielle et du cortisol (hormone du stress). Au niveau psychologique, les sujets rapportent une baisse de l’angoisse et des idées suicidaires en même temps qu’une augmentation du sentiment de bonheur”, résume-t-elle.

Enfin, “au niveau économique, une balade en forêt ne coûte pas grand-chose, c’est une pratique accessible au plus grand nombre – Bruxelles est une ville dotée d’énormément d’espaces verts – et qui gomme les inégalités socio-économiques, même s’il existe des différences entre les communes, l’entretien des espaces verts…”, poursuit Fanny Brunin. Et de rappeler que, de son côté, l’OMS recommande la proximité des logements avec les espaces verts. “Au Royaume-Uni, cette proximité est intégrée dans les règles urbanistiques, les espaces verts étant partie prenante de la construction.” Mais malgré tous ces constats, “on ne m’a jamais dit : prends tes bottes et va dans la forêt”, regrette Fanny Brunin.

Prescrire la nature

La science est en cheminement sur la question et ses conclusions empiriques sont attendues pour potentiellement influer sur les pratiques de soins. En attendant, Fanny Brunin a sondé les assistants en médecine générale, curieuse de connaître leur intérêt pour le sujet. “J’ai été agréablement surprise par leur connaissance des bienfaits de la nature sur la réaction du stress”, relate-t-elle. Un outil qui arrivait en première position des pratiques alternatives proposées devant le yoga, la zoothérapie et l’art-thérapie.

Il s’est avéré que “les assistants en médecine générale sont prêts à parler de la nature” comme complément ou alternative au traitement médicamenteux et à “conseiller la nature”. Par contre, ils ne sont actuellement pas enclins à “prescrire la nature” car, relaie Fanny Brunin, “la prescription doit être associée à des preuves scientifiques et être encadrée par des normes claires et établies”. Pourtant, “la prescription permet de gagner la confiance du patient”. Selon la Haute autorité de santé française, la prescription “appuie le conseil médical”, souligne la jeune diplômée. Son incidence est dès lors importante.

Par ailleurs, le flou persiste encore sur le dosage. “Il est compliqué de quantifier la dose de nature”, commente Fanny Brunin. “Il faut prendre en compte la situation du patient aussi bien que son attrait pour la nature. Tout ne convient pas à tout le monde”, concède-t-elle. Elle croit cependant en cet outil, applicable dans les maisons de repos, le milieu carcéral ou encore auprès des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.

Les Belges étant “de grands consommateurs de médicaments”, analyse Yseult Navez, médecin et Chef du Service de coordination santé- environnement au SPF Santé, il serait pertinent d’“ intégrer la nature comme outil thérapeutique dans les politiques de soins, sujet de plus en plus abordé dans les milieux universitaires”. Avant de franchir le pas, il est cependant nécessaire d’aller plus loin dans l’analyse de ses impacts, “notamment économique quant aux gains, dès lors que l’on diminue la consommation de médicaments et que l’on améliore l’état de santé des patients”. Des discussions devraient par ailleurs avoir lieu au préalable, notamment avec l’Inami.

Décloisonner les pratiques

Le mémoire de Mme Brunin a remporté le premier prix dans la catégorie Santé durable des Hera Awards, organisés par la Fondation pour les générations futures. Ils récompensent des travaux de recherche transversaux qui apportent de la valeur ajoutée d’un point de vue sociétal.

Selon la Professeure Catherine Bouland, Directrice du mémoire et du centre de recherches en santé environnementale et santé au travail à l’École de santé publique de l’ULB, ce travail amène un nécessaire “décloisonnement des pratiques alors que le cursus des étudiants en médecine ne comporte que peu de cours sur l’environnement”. Et de rappeler qu’en temps de pandémie, “on a motivé les gens à aller se promener pour préserver leur santé mentale”. D’autre part, “malgré une volonté accrue de prévention, la médecine est relativement peu outillée sur ces aspects”.

Si le travail de Mme Brunin se concentre sur le volet curatif, la Pre Boland estime que la nature peut être un “soutien à la prévention” et participerait à la “réduction de la prise de médicaments.