Chloé n’est, de son propre aveu, “pas écolo jusqu’au bout des ongles”. Il lui arrive de temps à autre de confectionner elle-même son produit lessive mais elle ne “conduit pas ses enfants à vélo à l’école”. Par contre, le Covid lui a donné l’occasion de faire du tri chez elle. “J’ai pris conscience de tout ce qu’on avait accumulé et qui est superflu”, explique cette mère de famille. Mais “on ne sait pas bien que faire des vêtements qu’on ne porte plus”, admet-elle.

Par le hasard des réseaux sociaux, elle a découvert l’ouverture de R-Use Fabrik. C’est donc avec un sac-poubelle rempli de chemises et de vêtements d’enfants qu’elle a débarqué dans la petite boutique bruxelloise, satisfaite de ce petit pas en faveur d’une “consommation plus responsable”, que salue d’ailleurs Mathilde Lemaire, cofondatrice de l’Asbl.

© Jean-Christophe Guillaume

Une caverne d’Ali Baba

On ne peut pas le manquer ! La porte tout juste poussée, les morceaux de tissus qui ornent les murs, les boutons de toutes les teintes répartis dans des paniers au sol, la tringle remplie de tissus… On se trouve bien dans une mercerie. Mais une mercerie d’un nouveau genre. Car les tissus recouvrent des tables de café ; les produits confectionnés cachent comptoir, tasse et théière. Et dans l’arrière-boutique, Noël s’échine sur sa machine à coudre tandis que Marguerite, bénévole, découpe et range des morceaux de tissu. “Nous sommes dans un café-couture”, entame Sophie Remy, à l’origine de ce projet.

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La partie café n’est certes pas encore ouverte – Covid oblige – mais elle sera un lieu d’échange et de réflexion, permettant ainsi “aux personnes qui ont un projet de couture de le préparer”, notamment grâce à une petite bibliothèque qui devrait être bientôt étoffée.

Après avoir pensé leur projet, les couturiers rejoignent l’antre, “la caverne d’Ali Baba”. Les tissus, classés par coloris, matières et tailles sont empilés sur des étagères. “Si j’avais une échelle, ça atteindrait le plafond”, s’amuse Sophie Remy. “C’est un lieu d’achat de tissu mais aussi de conseil. Nous sommes là pour aiguiller les clients en fonction du projet qu’ils ont en tête.” Un conseil d’autant plus précieux que les tissus sont exclusivement collectés chez les particuliers ou dans l’industrie du textile.

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C’est là la pierre angulaire du projet lancé par Sophie Remy et Mathilde Lemaire : une mercerie écoresponsable qui offre une seconde vie aux déchets textiles. Ici, “rien ne se jette, tout se transforme”, insistent-elles. “On garde tout, jusqu’aux minuscules chutes qui peuvent servir de rembourrage !” Des échantillons aux rouleaux en passant par des coupons de tailles variées, “on veut montrer à quel point il est possible de valoriser des tissus qui sont normalement destinés à finir à la poubelle”, commente Sophie Remy.

Avec un échantillon, on fait une pochette, un masque, un chouchou, une poche pour cacher une tache, un tour de cou… “Avec une chemise adulte, on peut confectionner une jupe pour enfant, sept masques, un body ou un short de pyjama”, illustre encore Sophie Remy.

Un impact environnemental et humain

“On veut stimuler la créativité et, dans le même temps, changer les mentalités !”, motivent encore les conceptrices du projet. Celle des couturiers avertis… mais aussi en herbe. “On peut très vite réaliser de petits produits, même avec deux mains gauches”, s’amuse Mathilde Lemaire. “Et puis, la matière première est dans nos armoires !”.

La R-Use Fabrik propose des cours de broderie et de couture à ceux qui veulent se lancer. Des tutoriels ajoutés sur le site de l’ASBL encouragent ces derniers à essayer. “C’est une manière d’aller chercher les hésitants… et de faire connaître le projet”, explique Mathilde Lemaire. “On suit la théorie des petits pas, des graines que l’on sème pour conscientiser à plus de circularité”, ajoute Sophie Remy. Un modèle plus que nécessaire alors que l’industrie textile est la deuxième industrie la plus polluante au monde.

“Pour faire réellement bouger les lignes”, les fondatrices de R-Use Fabrik peuvent compter sur la solidarité des entrepreneurs qui s’inscrivent dans une démarche similaire à la leur. “L’esprit n’est absolument pas concurrentiel”, soulèvent-elles.

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Dans l’arrière-boutique, une salle abritera bientôt cinq machines à coudre, une surjeteuse et une brodeuse, toutes destinées à la location à l’heure à un public averti maîtrisant les outils. Le choix de l’économie de partage pour permettre à chacun de ne pas devoir acheter ses propres machines.

En travaillant dans un même lieu, les usagers des machines auront l’opportunité d’échanger leurs savoirs avec Noël. Cette pièce, c’est aussi le bureau de ce travailleur en insertion professionnelle. Chez R-Use Fabrik, il apprend le métier de couturier.

“On avait à cœur d’intégrer dans la démarche cet aspect humain primordial à nos yeux : l’opportunité donnée d’apprendre et de travailler dans de bonnes conditions”, commente Mathilde Lemaire.

“Les pièces que l’on choisit de produire ici en upcycling seront vendues en boutique, sur notre e-shop et via nos partenaires”, précise-t-elle, en soulignant que “le choix des produits à développer est guidé par les apprentissages qu’ils apportent à Noël”.

Actuellement la seule personne rémunérée de l’ASBL, il confectionne non seulement des produits pour le magasin, mais aussi des commandes d’entreprises. “Pour les grandes commandes, par contre, on passe par un atelier de travail adapté”, précise Sophie Remy, dont la mission est, finalement, double : “Avoir un impact environnemental et humain positif.”

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Une chemise en échange d’un pantalon

À quelques encablures du shopping center liégeois Médiacité, un nouveau quartier prend vie. “Un slow corner”, commente Sandrine Counson. La cofondatrice de Slow31 y a ouvert sa boutique, croyant fermement en son potentiel de développement d’initiatives s’inscrivant dans l’économie circulaire. Elle et Marie Lovenberg ont choisi d’y promouvoir le troc comme alternative à l’achat de vêtements neufs. “On aime profondément la mode. Nous sommes des gourmets du vêtement”, explique-t-elle. “Seulement, le plaisir n’y était plus”, grevé par “l’impact sur l’environnement et les conditions de travail déplorables dans le secteur du textile”.

Pour redonner du goût à cette mode passée de mode, les deux acolytes lancent dans un premier temps des vide-dressings puis un blog via lequel elles suscitent les échanges autour de la “slow fashion”. Avant d’aller plus loin et de remettre au goût du jour une méthode ancestrale. “On ne se contente pas du 2e main. Le troc est un modèle unique d’économie circulaire”, juge Sandrine Counson. Dans sa boutique, lancée en pleine crise sanitaire, on échange des pièces dont la valeur est estimée en “slowies”. Pour accéder à la boutique, on achète (en euros) un pass de plusieurs entrées ou sorties de vêtements. “Le concept trouve son public et la communauté de ‘swappers’( les échangeurs, NdlR ) ne cesse de grandir” , se réjouit-elle.

En plus du troc, Sandrine et Marie proposent de la location de robes de cocktail à des prix accessibles, afin d’attirer tous les publics. Et notamment celui qui favoriserait plutôt les achats d’articles de la fast fashion, dont on connaît l’impact sur l’environnement. “Ce public est en recherche de nouveauté. Or, la boutique offre un perpétuel mouvement. On propose une identité vestimentaire affirmée puisque les pièces sont uniques”, motive Sandrine Counson. Chez Slow31, les pièces de la fast fashion trouvent elles aussi place sur les étagères. “Une pièce de H&M en bon état mérite une 2e vie plutôt que d’être jetée”, explique encore Sandrine Counson. “Nous entendons sensibiliser de manière bienveillante, en valorisant les pièces issues de la mode éthique.”

La sensibilisation passe également par un volet pédagogique. Sandrine, par ailleurs professeur d’histoire de la mode et du vêtement, a mis en place des activités de sensibilisation aux enjeux de la consommation textile auprès des jeunes dans le milieu scolaire. Et dans sa boutique, elle met sa bibliothèque et “patronthèque” à disposition de tous.

Vers une ceinture vestimentaire liégeoise

Ce partage de savoirs, compétences et matériel répond à ce besoin de transmission et de maillage entre les acteurs du réemploi défendu par Sandrine Counson. “Nous aimerions développer des partenariats locaux et travailler avec différents partenaires en fonction de la filière de matière”, développe-t-elle. À l’image de la ceinture alimentaire qui rassemble les forces vives liégeoises de l’alimentation et de la transition, elle rêve de fédérer les acteurs liégeois de la slow fashion.

Après quelques mois d’activité, sa boutique est déjà ancrée dans le quartier. Le prochain défi est d’en faire un “lieu qui fédère et qui crée du lien social”.