Jusqu’à ce que les maisons de repos ne referment leurs portes, tous les débuts d’après-midi, Madame Van Kamp accueillait les visiteurs des Jardins de Scailmont. Elle s’assure alors que les familles des habitants de cette maison de repos et de soins située à Manage portent bien le masque, se désinfectent les mains, prennent leur température. Elle les accueille d’un bonjour chaleureux. Madame Van Kamp est une résidente de cette MRS. Ou plutôt, une habitante qui avait la responsabilité de l’accueil des visiteurs dans la maison communautaire.

Dans le même ordre d’idées, un comité d’habitants a été désigné pour décider des menus ; un habitant se charge des transferts d’appels depuis la réception ; d’autres sont responsables de l’arrosage des plantes ou de nourrir les poules et le lapin. “Les habitants, d’abord surpris d’être intégrés dans les décisions, sont heureux d’être entendus, d’avoir le choix et un certain pouvoir. Ils veulent davantage !” , commente Brieuc Collard, responsable paramédical de l’institution wallonne. “Ces rôles sociaux” dévolus aux résidents illustrent la philosophie transmise aux équipes des Jardins de Scailmont par l’ entreprise d’économie sociale Senior Montessori .

Une vision humaniste

La pédagogie Montessori, davantage connue pour ses applications dans le milieu scolaire, a été développée au début du XXe siècle par la médecin et pédagogue italienne Maria Montessori. L’enfant est acteur de son développement et est “placé dans les conditions favorables pour qu’il se développe en tant qu’individu propre, libre de ses choix – donc autonome, libre de ses actions et indépendant – occupant un rôle au sein de sa communauté” , résume Simon Erkes. Développée pour le monde de l’enfance, la méthode a ensuite été adaptée aux personnes âgées et plus particulièrement aux personnes âgées fragilisées sur la plan cognitif (maladie d’Alzheimer...), et se fait progressivement une place dans le champ du vieillissement.

En Belgique, Simon Erkes, le Directeur de Senior Montessori, s’attache depuis 2016 à la transmettre aux équipes accompagnantes des maisons de repos (MR) et des maisons de repos et de soin (MRS). “On peut repenser l’institution de la maison de repos à l’aune d’une autre finalité, d’une autre position du professionnel, d’un autre service aux principaux concernés : les habitants de ces maisons , entame-t-il. Nous formons les équipes en travaillant sur la finalité de l’accompagnement, le changement de regard et de pratiques afin de permettre à la personne de s’engager positivement dans des activités porteuses de sens, de retrouver un sentiment de contrôle sur sa vie en permettant l’expression et le respect de ses choix. Nous essayons de lui redonner une place et un rôle au sein de la communauté dans laquelle elle vit.”

“On n’est pas là pour décider pour autrui”

Plusieurs grandes valeurs soutiennent ainsi la philosophie portée par Senior Montessori : “Le respect, c’est-à-dire la prise en compte de l’autre ; la dignité, qui renvoie à une vie qui vaut la peine d’être vécue; l’égalité, qui passe par la déstigmatisation, et donc par le fait de ne pas réduire une personne à une caractéristique. Ici, son âge. Car c’est là qu’on risque de les infantiliser.”

La clé, pour éviter de tomber dans cet écueil, est la liberté de choix qui leur est laissée, explique M. Erkes. “On n’est pas là pour décider pour autrui ! C’est en donnant du choix à quelqu’un qu’on lui permet de se sentir humain, qu’il a du contrôle sur sa vie, qu’il continue à tenir les rênes de son existence.” Un besoin qu’il juge avant tout humain. “Avoir un diagnostic de démence n’a rien à voir là-dedans !” Parler de choix, c’est “poser la question de ce qui fait sens pour l’habitant” , poursuit-il. Le pari qu’il fait est celui de la confiance : “Demandons aux gens ce qu’ils veulent faire !” a fortiori puisque le sens et l’intérêt sont des moteurs d’engagement et de valorisation de la personne. L’heure du réveil, le moment de la toilette, la composition des repas ou la nature des activités. Plutôt que de les imposer, voilà autant de leviers sur lesquels il est possible d’agir pour redonner ce sentiment de contrôle aux habitants. “Nous avons mis en place des comités pour le choix des menus et des activités. Certains donnent un coup de main pour nettoyer les légumes. Ils s’impliquent en fonction de leurs envies” , commente à cet égard Anne Tasiaux, directrice de la MR Le Palatin, à Franières. Ainsi, “les habitants construisent leur vie et prennent ensemble des décisions pour la communauté. Ils y ont un rôle et se sentent utiles.”

En effet, précise Simon Erkes, “la recherche d’autonomie et d’indépendance s’inscrit dans le cadre de la vie collective et au service de celle-ci” . Avant de s’inscrire dans la philosophie Montessori, “on vivait dans un système hôtelier… nous sommes maintenant dans un système communautaire” , constate avec satisfaction Anne Tasiaux. Dans le contexte du Covid, les “liens de confiance” tissés avec les habitants constituent un atout indéniable. “On les connait mieux et pouvons donc plus aisément comprendre leurs besoins” , complète Brieuc Collard.

Ces “expériences de vie positives” reflètent un changement de regard sur la personne âgée. Jusque-là réduite à son identité d’aîné, de malade, elle devient une personne que le personnel accompagne vers le plus d’autonomie et d’indépendance possible. “C’est un changement de prisme. On les regarde à travers leurs capacités préservées et non leur pathologie ou leur handicap : Monsieur-en-chaise est ainsi devenu Monsieur-qui-écrit-la-petite-gazette , illustre Anne Tasiaux. Des habitants qui avaient renoncé à vivre refleurissent. C’est magique !” “On voit des habitants qui sourient, se sentent chez eux, s’impliquent” , observe Simon Erkes.

Les apprentissages continuent

Senior Montessori tente de contrer le sentiment d’impuissance qui accompagne souvent les maladies dégénératives. “Ce n’est pas une fatalité” , martèle son directeur. Car les personnes atteintes de troubles cognitifs gardent des facultés d’apprentissage. “La question est de savoir ce que l’on peut mettre en place pour réduire, contourner, compenser la difficulté ; pour que la personne réussisse ce qu’elle fait au quotidien, qu’elle garde ce sentiment de contrôle sur sa vie .”

Les réponses sont notamment à trouver, d’une part, dans la manière dont on s’adresse aux habitants et, d’autre part, dans les adaptations de l’environnement d’un point de vue fonctionnel, grâce à des “aides externes” qui permettent à la personne de mieux comprendre le lieu complexe dans lequel elle vit et d’ainsi pouvoir fonctionner par elle-même. “On s’appuie sur la capacité de lecture car cet automatisme reste ancré même avec des troubles cognitifs sévères. S’ils ont des problèmes de mémoire, on peut leur donner l’information dont ils ont besoin. On développe pour ce faire des supports qui contiennent une information” , explique Simon Erkes. Mise en place d’une signalétique adaptée, renforcement image-texte, des caractères assez grands…

“Même si on s’inscrivait déjà dans une démarche d’autonomisation, on avait tendance à faire et à penser pour les habitants , commente Brieux Collard. Cette manière de faire change fondamentalement le métier” . Les équipes s’approprient les outils et travaillent désormais “dans une cohésion d’action , ajoute Anne Tasiaux. C’est plus épanouissant pour tout le monde.” Ces initiatives mises bout à bout, “qui peuvent sembler être des détails” , précise Brieux Collard, “redonnent des clés de pouvoir aux équipes”. “C’est plus facile pour tout le monde. Les habitants sont plus libérés. Ils n’ont plus besoin de rouspéter pour se sentir vivant. Ils subissent moins… ils vivent, quoi !” , ponctue Mme Tasiaux.

Quant aux équipes soignantes, elles voient leurs métiers récupérer leurs lettres de noblesse en même temps qu’elles “permettent aux habitants de retrouver du sens dans ce qu’ils font” , estime Simon Erkes.

© Mieux Vivre Alzheimer (Montpellier). Dans la philosophie Senior Montessori, la personne - avec ou sans troubles cognitifs - s’engage dans des activités porteuses de sens. Les professionnels les “aident à faire seul”.

Le 27e Prix de l'économie sociale

Organisé par l’ASBL Prix Roger Vanthournout avec le soutien de plusieurs organisations d’économie sociale, de la Région bruxelloise et de la Wallonie, le Prix de l’Économie sociale met en valeur des entreprises sociales wallonnes et bruxelloises qui se distinguent par leur impact sociétal, développent des modèles économiques innovants et résilients tout en créant des emplois durables. Plusieurs prix ont été remis lors de sa 27e édition.

Le Prix Entreprise bruxellois a été remis à Urbike (start-up active dans la cyclo-logistique). Côté wallon, le travail de Cociter (fournisseur d’électricité 100 % verte et locale) a été récompensé.
Le Prix Coentreprendre (coopérative citoyenne wallonne) a récompensé Terre-en-vue (soutient le développement et le maintien d’une agriculture durable par la facilitation de l’accès à la terre agricole).

Le Prix Inspire , a été remis par La Libre Belgique à Senior Montessori. “Ce prix souligne les effets positifs créés et qui questionnent le système. À partir de l’accompagnement de personnes fragilisées sur le plan cognitif, on pose la question de la vision sociétale du grand âge, de la finalité de l’accompagnement, des financements et les acteurs des MR et MRS. Face à l’enjeu majeur du vieillissement, il y a une nécessité de réfléchir à la réalité de la vie institutionnelle” , commente Simon Erkes, directeur de Senior Montessori. Et de suggérer que le secteur des MR et MRS s’ouvre aux acteurs de l’économie sociale.