Masque sur le visage et GSM à la main, Claudine (74 ans) patiente devant la porte de son immeuble. Elle regarde sa montre. Inès, la coordinatrice de Bras dessus Bras dessous (BdBd) à Ottignies-Louvain-la-Neuve, a un peu de retard dans sa "tournée papote".

À cause du coronavirus, l’association qui met en place des duos de voisins pour briser la solitude des aînés (lire ci-contre) a dû réinventer la solidarité de quartier. Faute de contacts rapprochés en chair et en os, impossibles en raison du risque de contagion, les bénévoles restent en relation à distance : coups de fil, échange de courriels, envoi de lettres… Mais l’ASBL a aussi voulu maintenir un lien physique régulier avec les personnes âgées. Chaque mardi, les équipes de BdBd déposent un petit colis avec un potage, une douceur, une gazette interne… sur le seuil ou le palier de plus de 200 aînés.

C’était mieux lui qu’un taxi

Le visage de Claudine s’éclaire. "Ah, Inès, tu es là !". S’il n’y avait eu ce foutu corona, les deux femmes se seraient prises dans les bras. "La première vague, je l’ai mal vécue. J’étais en dépression. C’était horrible, raconte la septuagénaire, dix fois grand-mère. "Heureusement qu’il y avait l’association. On nous apportait du bon potage et des éclairs au chocolat, qui étaient encore meilleurs." Mais la "tournée papote" du mardi, c’est surtout important "parce qu’on peut parler avec quelqu’un d’autre que les gens de l’immeuble".

Plus question pour l’instant de voir Vincent, le bénévole de BdBd avec lequel elle forme un duo. "On a dû couper avec la deuxième vague. J’ai peur du Covid : je fais très attention." Les contacts se limitent aux SMS et aux coups de fil. La semaine dernière, Vincent l’a tout de même conduite à l’hôpital, pour une petite intervention aux yeux. C’était mieux lui qu’un taxi. "Je ne voyais rien. Il m’a prise par le bras comme ça…", mime Claudine en riant. "En tout cas, chapeau ! Cette association mérite d’être connue."

© D.R

La solidarité a contaminé tout le quartier

La solidarité de BdBd a contaminé tout le quartier social du Bauloy. Claudine s’est elle-même occupée de six personnes dans son immeuble, dont Séraphine, 82 ans, décédée entre-temps d’une crise cardiaque. À deux rues de là, Maryse ne s’en remet pas : c’était sa meilleure amie. Inès dépose devant la porte un sac en toile avec un pain artisanal, une chouquette à la crème et des mandarines. L’échange est bref. L’octogénaire presque aveugle lui remet une lettre manuscrite : le récit d’un souvenir de Saint-Nicolas de son enfance. L’idée lancée par l’association a visiblement séduit les aînés. Claudine a raconté "les nic-nac qui semblaient sortir des murs" ; Maryse, "le magnifique tableau noir avec boulier et la poupée Jacqueline", en 1950… "On rassemble tous ces récits pour les publier dans la gazette, pour que chacun puisse être entendu", indique Inès. Le recueil débouchera peut-être sur un livre.

"Chouette ! Tu as l’air en forme"

L’appartement d’Augusta est situé en plein cœur d’Ottignies, près du centre commercial. La coordinatrice de l’ASBL connaît par cœur les adresses, les sonnettes, les habitudes des aînés auxquels elle rend visite. La porte du 3e étage est ouverte. "Bonjour Tani ! Comment ça va aujourd’hui ? Chouette, tu as l’air en forme !", lance Inès.

La nonagénaire acquiesce dans un sourire. Tani, c’est son petit nom "plus facile qu’Augusta pour l’ordinateur". Veuve depuis deux ans, sans enfant, sans nièce ni neveu. Elle a perdu les amies de son âge "en cours de route". La solitude lui pèse. "À la longue, se sentir seul est assez dur", dit-elle. Le duo qu’elle forme désormais avec Laurence, maman de 4 enfants, adoucit un peu sa vie. "Dès le premier moment, la relation a été facile. Je pensais que j’allais avoir une agréable compagnie mais c’est beaucoup plus que ça. Je ne considère plus Laurence comme une bénévole. Indépendamment de la différence d’âge - elle a la moitié du mien - nous sommes devenues, je crois, des amies." La vieille dame, romaniste de formation, choisit ses mots avec soin. "Elle me consacre quelques heures le vendredi : c’est un moment privilégié. On discute. On se raconte. On apprend à se connaître sans perdre de temps."

"Elle me manque de plus en plus"

À quelques centaines de mètres de là, Marcel termine de déjeuner dans sa petite cuisine. Il enlève son tablier, met son masque. Plus tôt dans la matinée, il a fait une demi-heure de balade, explique-t-il. À 93 ans, le vieil homme ne reste pas vissé derrière sa télé. Passionné d’histoire, il a trouvé du répondant chez Anne, sexagénaire, bénévole de Bras dessus Bras dessous. "On a des atomes crochus, des affinités." D’ailleurs, Anne l’a embarqué dans sa voiture pour qu’il lui montre les beaux villages de pierre blanche du côté de Lathuy, où il a grandi. Mais pour le moment, Covid oblige, fini les excursions sur les routes du Brabant wallon. "Elle va me téléphoner."

En attendant que le coronavirus leur fiche la paix, Marcel se retrouve un peu plus souvent en tête à tête avec ses souvenirs et les photos de sa femme, décédée en janvier 2018. Ils devaient fêter leurs 70 ans de mariage l’été suivant. "On était un ménage comme je le souhaite à tout le monde. Je lui parle tous les jours. Elle me manque de plus en plus."

© D.R

"C'est une histoire de cœur" 

Bras dessus Bras dessous, c’est un concept très simple : briser l’isolement des aînés en recréant du lien dans les quartiers. Ce voisinage solidaire met en contact des plus de 60 ans qui se sentent seuls à domicile et des personnes plus jeunes prêtes à donner un peu de leur temps. On fait une petite balade ensemble ; on prend un thé ; on ramène un colis ; on se passe un coup de fil…

Une solution "win win" qui permet un vieillissement plus harmonieux "chez soi" et remet de la vie dans les quartiers. En cinq ans, des antennes ont vu le jour à Forest, Uccle, Anderlecht, Nivelles et Ottignies-Louvain-la-Neuve. Inès Dujardin, psychothérapeute spécialisée dans les personnes âgées, coordonne cette dernière antenne, mise sur pied en février 2020. "J’avais un aîné et 4 bénévoles. Et puis le Covid est arrivé…" Impossible de créer des duos de voisineurs/voisinés. "Mais pas question de laisser tomber l’idée ni les personnes." Pendant deux jours, Inès Dujardin téléphone à tous les aînés susceptibles d’être intéressés par une "tournée papote" en temps de Covid ; 20 d’entre elles répondent positivement. Elle place aussi une annonce dans le journal communal et reçoit 40 candidatures de bénévoles. "Entre la mi-juillet et la fin octobre, 20 duos se sont créés. Ils fonctionnent magnifiquement bien, se réjouit la coordinatrice. Quel bonheur de les voir. Si ce n’est pas une histoire de cœurs, c’est que la personne n’est pas à la bonne place, c’est que ce n’est pas juste." 

www.brasdessusbrasdessous.be ou 0486/76.62.89