"Il faut en moyenne aujourd’hui à une femme entre un et deux ans pour trouver un emploi, contre deux mois pour un jeune homme. On compte moins de 13 % de femmes entrepreneuses et seulement 8 % de femmes qui travaillent dans le domaine de la Tech." Le tableau est dépeint par Sana Afouaiz, entrepreneuse de 28 ans à la tête de Womenpreneur initiative. “Il existe des discriminations à tous les étages”, poursuit-elle.

Une réalité structurelle empirée par la crise du Covid. En effet, d’après un récent rapport du Forum économique mondial, la pandémie a retardé les progrès vers l’égalité homme-femme d’une génération. Il faudra ainsi encore compter 135,6 années avant de parvenir à la parité à l’échelle mondiale, avec des disparités en fonction des pays. Les répercussions de la crise sanitaire ont en effet été plus sévères pour les femmes qui ont été plus nombreuses à perdre leur emploi. Ces constats alarmant ont par ailleurs été confirmés par le Conseil bruxellois de l’égalité entre les hommes et les femmes (CEFH).

De l’idée à sa concrétisation

Ces réalités “démontrent la nécessité de monter des programmes qui favorisent l’accès des femmes à l’entrepreneuriat – qu’elles puissent créer leur propre activité professionnelle – et à l’emploi”, soulève la jeune femme. Chose dite, chose faite.

C’est en 2016 que Sana Afouaiz pose ses valises en Belgique, née au Maroc et forte d’expériences au Moyen-Orient (lire ci-contre), aux États-Unis et en France. Et c’est dans la capitale de l’Union européenne, au plus près des instances décisionnelles, qu’elle choisit de lancer une association qui se fixe pour mission de “contrer les discriminations économiques subies par les femmes marginalisées – sur le marché de l’emploi, dans les organes de prise de décision -, n’ayant ni opportunités ni ressources – matérielles, financières, en termes de réseau”.

“Plus de 50 % de la population est constituée de femmes, fait-elle remarquer. Quelle perte de talents pour la société ! Or, leur donner les outils pour favoriser leur rôle d’actrices économiques est bénéfique pour la collectivité.” Pour augmenter les opportunités professionnelles qui s’offrent à elles et, ce faisant, favoriser la présence de ce public sur le marché de l’emploi, Sana Afouaiz mise sur la formation et l’accompagnement. Ainsi, “le programme annuel Génération W s’adresse aux femmes qui souhaitent entreprendre et lancer leur business, quel que soit le domaine d’activité”, entame-t-elle. “Nous les accompagnons pour trouver la bonne idée jusqu’à sa concrétisation.”

Formations sur les aspects juridiques, administratifs et financiers de l’entreprise, suivi de projet, rencontre avec des professionnels de différents secteurs, des recruteurs et des investisseurs, réseautage… Womenpreneur agit comme un véritable incubateur d’entreprises. “Nous entamons la deuxième édition du programme avec 55 participantes de 18 à 30 ans”, précise Sana Afouaiz. Et ce, indépendamment de leur formation académique.

Pour celles qui ne se verraient pas cheffe de leur entreprise, Womenpreneur propose des formations favorisant leur intégration professionnelle.

Le tout est gratuit, participant ainsi à la démocratisation de l’accès à la formation et aux réseaux professionnels.

Dans les deux programmes phare de Womenpreneur, un accent fort est mis sur l’accès aux technologies et l’acquisition de connaissances digitales. “Nous ne visons pas à en faire des ingénieurs, mais tenons à ce qu’elles maîtrisent les outils technologiques de base”, insiste Sana Afouaiz. D’autant plus dans le contexte actuel de transition digitale. Womenpreneur encourage celles qui voudraient percer dans le monde de la Tech, “tant les femmes y sont marginalisées”.“Nous les ouvrons d’ailleurs à des métiers dans lesquels les femmes sont peu représentées : pompières, métiers de la construction… et tentons d’ouvrir le champ des possibles.”

Un espace non-mixte et “sécurisé”

Mais “pour surmonter les embûches structurelles mises sur le chemin des femmes, la peur de l’administration publique, du jugement”, Womenpreneur a intégré dans ses programmes des formations au leadership. “Les femmes y gagnent un sentiment de légitimité – ce “sentiment d’imposture” étant un frein majeur pour les femmes, NdlR – et prennent confiance en elles”, libérant ainsi leur “autonomie et leur créativité d’entreprendre”.

Le fait que ces espaces de formations soient uniquement dédiés aux femmes participe par ailleurs à “la libération de la parole” de celles-ci, observe Sana Afouaiz. “Autrement, elles seraient dans le fond de la classe et ne prendraient que rarement la parole.” A contrario, elles osent et prennent conscience de leurs capacités. “C’est un lieu sécurisé, d’échange, d’apprentissage et d’empowerment”, résume-t-elle.

Depuis 2016, Womenpreneur a formé 13 000 femmes, en Belgique et dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. Elles sont devenues des modèles inspirants pour celles qui leur succèdent.

WomenQuake, un tremblement d’idées

Sensibilisation. Si les participantes à Womenpreneur ne s’inscrivent pas nécessairement dans les mouvements féministes, l’association a tout de même intégré dans ses formations une séance de sensibilisation aux inégalités et aux discriminations liées au genre et à leur impact au niveau professionnel. “Vouloir l’égalité de traitement, des chances, des opportunités entre les hommes et les femmes, c’est déjà être féministe”, appuie Sana Afouaiz.

Débats. Les questions de genre sont par ailleurs traitées dans le mouvement WomenQuake, réunissant cette fois-ci hommes et femmes autour de débats “platoniciens” visant à ébranler les idées sur le genre et à “faire émerger de nouvelles idées pour écrire un nouveau chapitre de l’Histoire”. Des débats sont ainsi organisés entre les tenants de discours diamétralement opposés. “On vise à faire se rencontrer ceux qui autrement ne dialogueraient pas, qu’ils confrontent et comprennent leurs points de vue respectifs”, explique Sana Afouaiz.

Recommandations. Ces échanges sont systématiquement suivis de recommandations aux pouvoirs publics, puisque Womenpreneur entend aussi influer sur les politiques mises en place dans les pays où l’association est active. Un objectif “encore loin d’être atteint”, admet sa fondatrice.

© Womenpreneur

D’Agadir à Bruxelles, le refus des discriminations

C’est une histoire de différences, d’inégalités. L’histoire de “toutes ces discriminations que l’on sent, que l’on vit, que l’on accepte”. Sana Afouaiz, née à Agadir au Maroc en 1992, a choisi de s’ériger contre l’ordre établi : celui qui ne donne pas les mêmes chances aux filles qu’aux garçons, “qui juge la réussite d’une femme d’après celle de son mariage”.

Ça ne peut décidément et raisonnablement pas en être ainsi, pense alors l’enfant qu’elle était. “Ma mère m’a dit assez tôt que la clé, ce n’était pas le mariage : elle tenait à ce que j’étudie et que je travaille, contrairement à elle”, se souvient Sana Afouaiz. “Par son discours, elle a été un modèle.” Alors, elle pousse les portes de la petite librairie d’un quartier populaire “où on galère plus qu’on ne lit”. Là, c’est un monde qui s’ouvre. “Le libraire me faisait lire Darwin, j’avais à peine 10 ans !”, se souvient-elle.

Sana Afouaiz n’en finira plus de pousser des portes. Elle s’en va étudier à Rabat où elle “découvre un autre monde : celui du centre du débat politique”. Mais là aussi, persistent les discriminations envers les femmes. Et Sana Afouaiz prend conscience de l’appareil juridique qui les nourrit. “J’ai lancé un blog pour raconter ces histoires”, se souvient-elle une dizaine d’années plus tard. Son combat aboutit en 2014 avec l’amendement de l’article 475 du Code pénal qui permettait alors à l’auteur d’un viol d’échapper à la prison en épousant sa victime.

En 2011, en plein Printemps arabe, la militante pour les droits des femmes s’est retrouvée au Caire alors qu’éclatait la révolution. Elle s’implique alors pour que “les femmes soient au cœur du changement”. Elles y seront, en dépit des nombreux viols et agressions à leur encontre.

Un pont entre le monde arabe et l’Europe

Ce combat pour l’égalité, Sana Afouaiz le mène sur le pourtour méridional de la Méditerranée, du Maroc à l’Égypte. Elle voyage dans les pays de la région pour y rencontrer “des femmes de tous les milieux, de toutes les conditions” afin d’être capable d’embrasser et de dépeindre les réalités du plus grand nombre. “C’est en se rencontrant qu’on pourra travailler ensemble à l’émancipation des femmes”, insiste-t-elle.

Avec Womenpreneur, la jeune femme de 28 ans entend y concourir et ce, de part et d’autre de la Méditerranée. “L’association a pour mission de créer des ponts entre les femmes des deux régions, d’aller au-delà des stéréotypes qui peuvent forger les regards. Certes, l’oppression fait partie de la réalité du monde arabe. Mais on oublie trop souvent la part de résistance”, motive l’entrepreneuse. Dans cette réalité-là, elle voit aussi “la possibilité de créer des opportunités d’échanges économiques”.