Verra-t-on bientôt des plateformes pétrolières au large des plages de plus en plus fréquentées par les touristes du monde entier ? Selon certaines estimations, des réserves se montant à trois milliards de barils de brut pourraient dormir au large des côtes croates. Celles du petit Monténégro voisin s’élèveraient à 7 milliards de barils de pétrole et 425 milliards de mètres cubes de gaz. L’Adriatique est-elle un nouvel Eldorado du gaz et du pétrole ?

180 forages côté italien

La recherche pétrolière n’est pas une nouveauté en Mer adriatique. Côté italien, 180 forages off-shore sont actuellement en service. La Croatie exploite le gaz de l’Adriatique-nord, qui couvre l’essentiel de la consommation du pays. Au Monténégro, de nombreux forages ont été effectués depuis les années 1970, confirmant la présence d’importants gisements, notamment au large de la ville côtière d’Ulcinj, près de la frontière albanaise, et dans la Bouche de Kotor - c’est-à-dire dans deux des régions les plus touristiques du pays. Dans les années 1980, un joint-venture avait été établi entre la société Jugopetrol et la major américaine Chevron : la principale plate-forme, située à 13 kilomètres au large de Prevlaka, a été abandonnée au début des années 1990, à cause de l’éclatement de la Yougoslavie et du début des guerres, mais aussi en raison de la profondeur des gisements, nécessitant des forages à 5 000 mètres. L’avis général était alors qu’il s’agissait "d’un bon gisement pour l’avenir".

Futurs "émirats pétroliers"

Depuis longtemps, les pays riverains de l’Adriatique aiment en effet à s’imaginer en futurs "émirats pétroliers" - un rêve qui a longtemps semblé irréaliste. "La situation change à toute vitesse", explique le journaliste Mustafa Canka, spécialiste des questions d’environnement. "D’une part, les techniques de forage et d’exploitation ne cessent d’évoluer, d’autre part, la hausse des cours et le risque de pénurie pétrolière redonnent un intérêt nouveau aux réserves de l’Adriatique".

Même si une exploitation massive n’est pas immédiatement à l’ordre du jour, cette perspective se rapproche. Une vingtaine de compagnies ont répondu à l’appel d’offre lancé ce printemps par les autorités monténégrines pour l’octroi de licences de prospection, et le petit pays attend d’importantes retombées fiscales de la "manne" pétrolière. La Croatie propose également à son voisin de s’associer pour la prospection au large de la péninsule de Prevlaka - qui ferme la Bouche de Kotor et qui constitue toujours un territoire contesté entre les deux Etats voisins.

La frontière reste provisoire, en l’attente d’un arbitrage international, mais la mise en place d’un partenariat pour l’exploitation des ressources off-shore pourrait rapprocher les deux Etats. Toutefois, le professeur Igor Dekanic, de la Faculté des mines et des ressources naturelles de Zagreb, met en garde contre l’illusion de résultats immédiats.

Les recherches seront longues, d’autant que la Mer adriatique est une zone hautement sismique. Selon lui, les risques environnementaux liés à l’exploitation du gaz naturel seraient pourtant pratiquement nuls, et les normes écologiques en vigueur sur les plateformes pétrolières auraient été considérablement renforcées depuis la catastrophe du Golfe du Mexique, en 2011.

Les autorités croates citent en exemple l’exploitation du pétrole en mer du Nord par la Norvège. Le professeur Dekanic reconnaît toutefois que le risque d’une catastrophe ne peut jamais être écarté - alors que l’Adriatique constitue déjà un milieu naturel particulièrement fragile et menacé. Cette mer semi-fermée est déjà soumise à d’importantes sources de pollution, notamment celles des zones industrielles de la plaine du Pô, dans le nord de l’Italie, tandis que tous les grands ports se trouvent dans le nord de la Mer : Venise et Trieste en Italie, Koper en Slovénie, Rijeka en Croatie. Avec l’intégration européenne de la Croatie, le 1er juillet prochain, on s’attend à une augmentation globale du trafic maritime.

"Mer intérieure"

Pourtant, même si l’Adriatique deviendra alors en large mesure une "mer intérieure" de l’Union européenne - à la seule exception des côtes du Monténégro et de l’Albanie - aucune gestion globale de l’Adriatique n’est encore envisagée. La "stratégie pour l’Adriatique et la Mer ionienne" lancée en 2012 par l’Union reste pour l’essentiel une coquille vide, alors que l’importance des gisements fossiles pourrait représenter, beaucoup plus vite qu’on ne le pense, un nouveau défi majeur.