Les experts du cabinet Deloitte ont estimé le prix de la Grande Barrière de corail à 37 milliards d’euros. Ils souhaitent montrer la richesse que représente ce récif. L’estimation économique peut-elle aider à protéger la nature ?

Combien vaut l’Everest ? Le Grand Canyon ? La Méditerranée ? La forêt amazonienne ? La question peut sembler curieuse, pourtant des processus de monétarisation de la nature émergent partout dans le monde. Ce lundi 26 juin, les experts du cabinet Deloitte ont publié un rapport estimant la Grande Barrière de corail en Australie à 37 milliards d’euros. Classé au patrimoine mondial de l’Unesco, cet écosystème couvrant 344 400 km2 vient de subir deux graves épisodes consécutifs de blanchissement de ses coraux dus au réchauffement climatique. De nombreux scientifiques estiment que la réparation sera très difficile voire irréversible. Pour faire prendre conscience de la valeur immense du récif de 2 300 kilomètres de longueur, la Fondation de la Grande Barrière de corail a mandaté le cabinet Deloitte. Ils ont estimé la valeur de l’écosystème à 37 milliards d’euros. 1 500 personnes originaires de dix pays ont été interrogées sur ce qui faisait selon eux la valeur du récif, qu’il s’agisse de sa valeur touristique, de son importance pour la biodiversité mondiale ou pour l’image de l’Australie. Selon Steve Sargent, directeur de la Fondation, "ce rapport montre que la Grande Barrière de corail est trop importante pour disparaître".

La nature n’est pas un marché

Monétiser des éléments naturels peut-il vraiment contribuer à leur protection ? Pour l’économiste Aurore Lalucq, auteure de "Faut-il donner un prix à la nature ?" (Les Petits matins), la réponse est claire : "Cela ne sert strictement à rien. Donner une valeur monétaire ne protège pas. Un prix sert à indiquer une valeur sur un marché quand quelque chose est mis en vente. Or, nous ne sommes pas sur un marché." A ses yeux, autant l’intention des experts du cabinet Deloitte que les critères d’évaluation posent question : "Les critères sont archaïques, très peu fiables et donnent des résultats aberrants." Quand les chercheurs chiffrent la valeur des chauves-souris ou la pollinisation, "il s’agit d’une volonté d’alerter. Pour Deloitte, il y a de quoi s’interroger sur les raisons pour lesquelles ils s’intéressent à ce sujet."

L’économiste pointe également une dérive probable : "Si on entre dans le débat monétaire, cela peut inviter quelqu’un à dire : la Grande Barrière vaut 37 milliards d’euros mais mon projet touristique rapporte beaucoup plus. On risque à tous les coups d’être perdants. Les écologistes et les économistes défendant la valeur monétaire se leurrent totalement." Pour protéger la nature, Aurore Lalucq estime qu’il n’y a qu’une méthode efficace : "Mettre en place des normes, interdire certaines pratiques et certains produits."

Valérie Cabanes, juriste en droit international et auteure d’"Un nouveau droit pour la Terre" (Seuil), partage l’avis de l’économiste mais explique que l’évaluation monétaire peut avoir du sens dans le cadre d’un procès. "Le juge pourrait utiliser une estimation pour demander réparation des dommages. Mais en prévention, c’est une fausse solution car cela sous-entend qu’il n’y a que des conséquences économiques à la destruction de la nature." Selon la juriste, la monétisation n’est pas un moyen efficace pour limiter les dégradations de l’environnement déjà endommagé de manière "irréversible", "il faut des solutions qui entraînent un changement des pratiques industrielles".

Donner des droits

La solution pour laquelle Valérie Cabanes milite depuis plusieurs années consiste à donner des droits à la nature. "Si on doit attribuer une valeur aux écosystèmes, il s’agit d’une valeur intrinsèque, non monétisée. La nature a le droit d’exister pour elle-même. Donner des droits au vivant, c’est donner des droits aux générations futures à vivre dans un environnement sain. Aujourd’hui, la dégradation de l’environnement est telle qu’elle menace les générations à venir, il faut donc redéfinir la hiérarchie des normes, le vivant doit être un droit non négociable, les droits humains étant en étroite corrélation avec la nature. On ne peut pas garantir le droit à l’alimentation et à l’eau s’il n’y a plus de vie sur Terre. En 40 ans, nous avons déjà perdu 60 % des vertébrés. Nous devons prendre conscience que l’avenir de l’humanité dépend de l’avenir de la vie sur Terre." Si John O’Mahony, le directeur de Deloitte, affirme que la Grande Barrière a "une valeur incroyable sur le plan de la biodiversité, des emplois qu’elle génère et de son image pour les visiteurs internationaux", pour Valérie Cabanes, cet écosystème est simplement "inestimable. Quand on détruit la Barrière, on détruit un des fondements de la vie sur Terre."