Arte diffuse ce soir le documentaire “Planète à vendre” (lire pp.48-49), consacré à la délocalisation de la production agricole de plusieurs puissances émergentes vers des pays en voie de développement. Un documentaire dans lequel intervient le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter. Il nous livre son point de vue sur ce phénomène qui prend une ampleur très importante, notamment en Afrique. De quoi parle-t-on exactement? Les prix des denrées vont être de plus en plus volatiles sur les marchés internationaux. Donc, les pays importateurs, qui n’ont pas assez de ressources, mais qui ont du cash, c’est à dire les moyens d’assurer leur sécurité alimentaire en délocalisant la production, achètent ou louent des terres à l’étranger pour l’agriculture. Ce n'’est pas seulement les gouvernements qui font cela mais aussi les grandes entreprises de l’agro-alimentaire. Il y a également un phénomène spéculatif et un impact non-négligeable des agro-carburants, dont on estime qu’ils représentent aujourd’hui 20% des surfaces agricoles concernées. Est-ce que c’est un phénomène présent dans beaucoup de pays en voie de développement? Le phénomène touche en grande partie l’Afrique, un peu l’Amérique latine, et dans une moindre mesure d’autres pays comme le Pakistan, l’Ukraine ou le Kazakstan. D’après une étude de la Banque mondiale, on peut dire que 2/3 des investissements sur les terres arables sont en Afrique car c’est là qu’il y a le plus de terres disponibles en grande quantité. Paradoxalement, ce sont des pays que ce phénomène va rendre davantage vulnérables en matière de droit à l’alimentation, et davantage dépendants des marchés internationaux pour l’approvisionnement en denrées. Pourquoi les gouvernements concernés acceptent-ils de céder leurs terres agricoles à des puissances étrangères? Il y a la conviction de certains gouvernements que c’est le seul moyen de développer l’agriculture dans leur pays. Un développement qu’ils n’ont pas les moyens d’assurer faute de capitaux. Les investisseurs vont développer la terre, installer des systèmes d’irrigation, mais aussi créer des écoles et des dispensaires. Mais il y a aussi, malheureusement, le problème de corruption qui est endémique dans plusieurs de ces pays. Sans compter le fait que beaucoup de paysans ne sont pas propriétaires de la terre qu’ils cultivent. Il ne paient pas non plus de loyer pour la terre qu’ils occupent. Les gouvernements trouvent donc un avantage financier à vendre des terres aux plus offrants. Faut-il aller vers une plus grande régulation de ces pratiques, voire vers une interdiction? Il ne faut pas d’opposer aux investissements qui permettent de développer l’agriculture. Mais je reste très dubitatif. Moi je plaide pour que les pays regagnent une certaine sécurité alimentaire. Or actuellement, les investissements vont en sens inverse. Ils ne contribuent pas au développement rural. Il faut donner aux investisseurs étrangers les moyens d’investir de manière à respecter le droit des communautés locales, et qui ne se traduisent pas par un changement de droit de propriété sur des grandes surfaces de terre.